Journal du 21 au 24 septembre 1915 - Bombardements et ravitaillements : la Bataille de Champagne est pour demain !

Publié le 25 Septembre 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 21 au 24 septembre 1915 (L'Offensive de Champagne est pour demain !  par le Poilu Frédéric B.)

 

Mardi 21 septembre 1915

 

Notre artillerie a « tapé » toute la nuit, sur les lignes arrières de l’ennemi, surtout, sans doute pour arrêter ou gêner les travailleurs allemands. Elle poursuit ses tirs de réglage sans que les Allemands répondent beaucoup, comme hier.


 

Mercredi 22 septembre 1915

 

Hier après-midi, nous est arrivée la nouvelle que nous serions relevés sur le matin, le 22, par le… Territorial. Cette nouvelle ne nous a pas surpris, le bruit s’étant déjà répandu depuis plusieurs jours que, durant le bombardement, les tranchées seraient occupés par les « vieux ».

Vers dix-sept heures, alors que l’atmosphère était partout ailleurs sans brume, le vallon au fond duquel se dissimulent les tranchées allemandes, a été rempli d’une buée blanchâtre, s’étendant assez loin, sur la droite comme sur la gauche. Une vive canonnade se faisait entendre sur la droite… De nos tranchées l’examen du phénomène avait son intérêt ; il nous est bientôt apparu que nous avions affaire aux fameux gaz asphyxiants,1 car les yeux nous piquaient légèrement. Nous n’eûmes d’ailleurs pas besoin d’employer masques et lunettes, le vent étant dirigé contre l’ennemi…

 

 

Les gaz asphyxiants en action - Les vents ne pouvant être contrôlés, ils se retournaient parfois contre ceux qui en faisaient l'usage.

Les gaz asphyxiants en action - Les vents ne pouvant être contrôlés, ils se retournaient parfois contre ceux qui en faisaient l'usage.

 

Nous avons été relevés ce matin à cinq heures. Nous étions encore dans le boyau de dégagement quand, sur les six heures, une violente canonnade s’est élevée sur la gauche ; elle a fait rage toute la journée, après une courte accalmie à midi. En même temps, dans notre secteur, la voix de nos canons se faisait plus pressée, sans être continue.

Mon Bataillon bivouaque à la cote 152 où nous ferons durant ces deux ou trois jours, nos préparatifs en vue de l’attaque. Nous devrons partir sac au dos (sac allégé, vivres de réserve, toile de tente et deux sacs à terre, gamelle2). Nous avons touché deux cent cinquante cartouches. Les équipes de « nettoyeurs » de boyaux3 ont reçu revolvers, couteaux et grenades. Nos effets personnels ont été réunis par chacun en un petit ballot, à l’adresse de la famille.

 

 

Deux "nettoyeurs" de tranchées prennent la pause pour la Propagande. On remarque la légèreté de leur équipement, destiné à faire un maximum de victimes une fois les tranchées ennemies atteintes et à leur offrir une grande liberté de mouvements.

Deux "nettoyeurs" de tranchées prennent la pause pour la Propagande. On remarque la légèreté de leur équipement, destiné à faire un maximum de victimes une fois les tranchées ennemies atteintes et à leur offrir une grande liberté de mouvements.

 

Chose curieuse, dans notre secteur, l’artillerie « tape dur », mais la disposition du terrain en vallons parallèles, étouffe le son et l’empêche de venir jusqu’à nous, de sorte que nous n’avons su que sur le tard le commencement du bombardement.

A part les préparatifs, nous jouissons d’un repos complet et le calme qui règne dans le bois où nous campons contraste étrangement avec la nervosité de chacun.


 

Jeudi 23 septembre 1915

 

Nuit remplie du roulement de la canonnade, sur la gauche et sur la droite comme dans notre secteur. Deux de nos dirigeables ont passé hier soir, se dirigeant vers le nord. Sainte Messe et Communion.

 
Dirigeable de la Grande Guerre (Rochefort - France)

Dirigeable de la Grande Guerre (Rochefort - France)

 

J’ai pu aller à Somme-Suippe4 serrer la main à Besson et lui remettre mon paquet personnel.

La canonnade continue violente partout.

Nous connaissons exactement la marche à suivre au sortir de la tranchée : nous aurons environ sept cents mètres de chemin à parcourir et nous devrons occuper un boyau dit « Boyau du Danube »5.

 

 

Boyau du Danube fin 1915 (en légende il est écrit : "Ancien boyau occupé par nos Boches - Secteur du Bois Bricot")

Boyau du Danube fin 1915 (en légende il est écrit : "Ancien boyau occupé par nos Boches - Secteur du Bois Bricot")

 

Vendredi 24 septembre 1915

 

Je suis allé cette nuit travailler à la tranchée. On avait demandé des volontaires : désireux de voir un peu de près ce bombardement mystérieux dont les faibles échos nous parviennent seuls à la cote 152, je m’étais offert.

J’ai été un peu déçu, car l’activité de notre artillerie n’était pas excessive et les Allemands répondaient peu. De temps en temps, un coup de fusil d’une sentinelle allemande, des fusées lumineuses ; rien d’extraordinaire. Je suis revenu bien fatigué et c’est tout…

De toute façon, l’attaque est pour demain, au jour.

Ce matin, à sept heures sur toute la ligne, s’est élevé une formidable canonnade qui a bien duré deux heures et a finalement diminué d’intensité pour redevenir le bourdonnement accoutumé.

Quelques Compagnies montent prendre ce soir leurs emplacements ; ma Compagnie doit se mettre en route cette nuit.

J’ai communié ce matin avec beaucoup de camarades, des jeunes avec qui l’on s’était entendu.

Je suis prêt. Ce soir, je veux me confesser pour une dernière fois et, alors, à la grâce de Dieu, sous la protection de Marie !

Je ne veux pas que ces dernières feuilles se perdent si je viens à tomber. Je les envoie ce soir à Antoine.

 

 

Ma chère maman

 

Avant de me battre, pendant le combat et si je suis tué, ma pensée constante sera d’offrir au Bon Dieu mes souffrances pour mes propres fautes ; et j’aurai toujours présent à la mémoire le souvenir de papa, vous-même, ma chère maman, tous mes frères et sœurs, mes camarades, ma patrie.

Je songe qu’il y a un an, mon ami Mouterde a été tué à Herleville.6 Je ne doute pas qu’il veillera sur moi en ce jour anniversaire de sa mort où je dois voir le feu pour la première fois.

Je vous embrasse mille et mille fois : ne m’oubliez pas et priez pour moi. Mais si je suis mort au champ d’honneur, ne me pleurez pas : je veux mourir en chrétien et en brave, avec le secours de Dieu.

J’ai mon chapelet sur moi ; il ne me quitte pas ; je le dis tous les jours ; j’ai ma médaille du Scapulaire.7

 

Votre fils qui vous aime.

 

FIN D'UN CARNET 

 

 

V. La bataille de Champagne : Les premières journées de l’offensive

 

DEBUT D'UN NOUVEAU CARNET. LES EVENEMENTS AYANT PRECEDES LE 30 SEPTEMBRE 1915 NE SONT COUCHES SUR PAPIER QU'APRES CETTE DATE. IL Y DEVELOPPE DES POINTS CONCERNANT LES 23 ET 24 SEPTEMBRE, NON ABORDES DANS LE PRECEDENT CARNET

 

30 septembre 1915 : j’ai passé six jours de fièvre et d’agitation. De certains, je ne me souviens plus que comme d’un rêve, si violentes ont été les sensations que j’ai éprouvées. Mais maintenant que je suis un peu reposé, j’essayerai de retracer ce que j’ai vu et vécu pendant ces quelques jours.


 

Jeudi 23 septembre 1915

 

Communion le matin ; l’attaque est pour après-demain. C’est le moment d’aller plus que jamais puiser des forces à la bonne source.

Dans l’après-midi je vais à Somme-Suippe, porter à Besson un paquet pour Antoine et lui dire adieu. Somme-Suippe a été évacué par les civils depuis le 20 courant, à la suite d’un bombardement. Le village est mort… Je suis gai, exubérant même. Quoi donc ! Je suis prêt à mourir : que redouterais-je ?

 

 

Le village de Somme-Suippe (Champagne) en 1915

Le village de Somme-Suippe (Champagne) en 1915

 

Le bombardement des tranchées allemandes continue méthodiquement mais l’écho ne nous en arrive que faiblement à la cote 152, par suite de la disposition du terrain.

On a demandé des volontaires pour un travail de nuit en première ligne. Par curiosité, je me présente avec Leroux ; mais nous sommes déçus, car, pour une avant-veille d’attaque, nous nous attendions à un bombardement « à tout casser », au lieu que notre artillerie ne tape que lentement et régulièrement. Toujours l’énervant pim-pan du fusil boche.


 

Vendredi 24 septembre 1915

 

Cette fois nous sommes à la veille immédiate de l’attaque. Au retour du travail de nuit, je vais communier avec plusieurs camarades. Toute la journée, d’ailleurs, les prêtres du Régiment auront fort à faire pour confesser ; je suis persuadé qu’il y eut des retours sincères à Dieu, trop peu nombreux hélas !

Je suis horriblement las physiquement… besoin de sommeil, dysenterie8… Impossible de dormir : à chaque instant des rassemblements, des corvées. Le Capitaine nous donne ses dernières instructions. A la soupe, entre petits groupes d’amis, l’on vide une fine bouteille pour se souhaiter heureuse chance. D’ailleurs, le vin ne manque pas à l’ordinaire. Chaque homme reçoit un bidon supplémentaire de façon à porter sur lui deux litres de boisson.

 

 

Des Poilus revenant du ravitaillement, portant un bidon de vin ou d'eau.

Des Poilus revenant du ravitaillement, portant un bidon de vin ou d'eau.

 

Le père Charavay vient me dire au revoir ; nous parlons un bon moment : des années passées, du Patronage. Nous nous quittons, tard déjà, à la cote 171. A mon retour à la cote 152, l’on venait d’annoncer la montée aux tranchées pour vingt et une heures trente.

Nous emportons deux cent cinquante cartouches, un jour de vivres frais, deux de réserve, deux litres de vin. Chacun a deux pétards de mélinite accroché au ceinturon. Sur la pattelette du sac, se trouve un fanion rouge et blanc pour permettre à notre artillerie de nous reconnaître… Il fait chaud. Nous prenons le boyau A3 ; les hommes chantent, certains pris de boisson ; mais cette agitation cesse vite à mesure qu’on s’approche des tranchées. Notre artillerie tire lentement, mais sans arrêt… Quelques obus ennemis. Nous trouvons le boyau éboulé en deux ou trois endroits.


 

 

1Ces gaz provoquent des lésions pulmonaires et une difficulté respiratoire. Ils sont censés être interdits, même en temps de guerre (convention de Genêve).

2Un récipient dans lequel les soldats mangeaient.

3Soldat destiné à tuer tous les survivants dans les tranchées ennemies.

4Ville qui se situe au nord-est de la Marne.

5Réseau de boyau.

6Ville qui se situe au nord de la France , plus précisément en Picardie.

7Habit tissé par la vierge portant bonheur.

8Une dysenterie est une maladie infectieuse du côlon.

Rédigé par Frédéric B.

Publié dans #Journal

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