Journal du 25 au 27 septembre 1915 - L'héroïque Bataille de Champagne du 99ème R.I.

Publié le 28 Septembre 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 25 au 27 septembre 1915 (La Bataille de Champagne ! par le Poilu Frédéric B.)

 

 

Samedi 25 septembre 1915

 

Nous avons mis quatre heures pour gagner notre emplacement. Les troupes encombrent boyaux et parallèles. Ma section n’a qu’un abri précaire et insuffisant. On couche dans le boyau. Par bonheur, je trouve une cagnat où je dors un instant accroupi. Il se met à pleuvoir finement et, lorsque apparaît le jour, la brume s’étend sur les positions allemandes.

Dès trois heures du matin, le tir de notre artillerie augmente d’intensité. Notre grosse artillerie tire sans arrêt ; nos crapouillots1 font sauter les tranchées ennemies… A sept heures, c’est un vacarme effrayant. Par moments, notre tir s’interrompt brusquement : les Allemands déclenchent alors de violents tirs de barrages. Mais nos canons retrouvent leur furie, nos 75 hurlent férocement… Quel vacarme ! Les boches répondent encore avec assez d’énergie. Les coups de fusil sont rares : on peut regarder par dessus les buttes des tranchées ennemies.

Nous devons sortir à neuf heures quinze… A mesure que l’heure approche, l’on devient plus nerveux : que va-t-il se passer ? Les mitrailleuses boches ont-elles été détruites ? C’est le gros point… Je prie, je prie et je me met sous la protection de la Sainte Vierge ; à huit heures quarante cinq, je rejoins ma section. Je fume une bonne pipe… Chacun est prêt… Notre 75 lance quelques coups très courts et nous tue ou blesse quelques hommes.

Nous gagnons notre boyau de départ… Voici le moment… Entre camarades, on se sert la main, on s’embrasse… Ca y est… le premier est sorti ! De toutes parts, les troupes bondissent hors de nos tranchées. C’est magnifique. Voici mon tour, une dernière invocation à Marie : je sors…

C’est la ruée folle sur les tranchées allemandes ! Les balles sifflent, les obus de barrage éclatent de tous côtés : des cris, des blessés, des morts… le drapeau du 30e entouré par trois Compagnies… de la fumée… On chemine de trous d’obus en trous d’obus. Voilà une première tranchée traversée : notre artillerie a tout bouleversé… Un nouveau bond, nous voici dans un boyau à l’abri ! Heureusement ! Car deux mitrailleuses nous battent depuis le Trou Bricot. Notre boyau nous permet de progresser jusqu’à notre emplacement dans le Boyau du Danube.

 

Septembre 1915 - Cadavres dans le secteur de la Main de Massiges - Bataille de Champagne

Septembre 1915 - Cadavres dans le secteur de la Main de Massiges - Bataille de Champagne

 

Tout au long, des cagnats boches. Nos nettoyeurs ont bien rempli leur tâche : les Boches ont été surpris par la soudaineté de notre irruption. Ceux qui ne se sont pas rendus ont été tués à coup de grenades dans leurs cagnats. Quelques prisonniers passent, les mains hautes et tremblants. Je les rassure en allemand ; l’un d’eux, en guise de remerciement, me tend un morceau de pain KK.2 Ce sont de tous jeunes gens ; les nôtres oublient leur rôle sanglant pour s’arracher cigarettes et souvenirs donnés par leurs captifs, quitte, quelques pas plus loin, à jeter bas le premier boche venu, et cela avec la même conviction.

Notre emplacement atteint enfin, nous commençons à l’organiser. La canonnade et la fusillade se sont tues. Les Allemands sont cernés dans le Trou Bricot ; c’est mon Régiment qui les garde sur la droite. Il y a là deux mitrailleuses ennemies qui nous donneront du fil à retordre toute la journée, jusqu’à leur capture… Toute la journée aussi, ce n’est qu’un défilé de prisonniers.

Des prisonniers allemands durant la Grande Guerre

Des prisonniers allemands durant la Grande Guerre

 

Les tranchées conquises étaient véritablement formidables et, sans notre artillerie, nous aurions tous été massacrés. Nous avons trouvé une quantité invraisemblable d’armes, de vivres et, dans les cagnats, un confort peu ordinaire.

L’excitation de l’attaque s’est calmée. Maintenant, c’est la fatigue. J’ai sommeil, une soif féroce ; la dysenterie3 me torture.

Nos pertes ont été assez lourdes : elles le sont toujours trop ; mais, à considérer l’importance de nos gains, elles sont minimes. Dans ma section, les pertes sont insignifiantes ; la Compagnie compte une quinzaine d’hommes hors de combat, la plupart blessés légèrement. A coup sûr, le boyau par lequel nous avons cheminé, nous a épargné des pertes.


 

Dimanche 26 septembre 1915

 

Notre avance en profondeur a été considérable. Le 415e, le 30e, qui avaient à progresser sur notre droite (nous les flanquions sur leur gauche face au Trou Bricot), ont fait un travail splendide.

 

Localisation du Trou Bricot (la ligne rouge figure le front à la fin de la Bataille de Champagne, et la ligne noire, le front avant cette offensive de septembre 1915)

Localisation du Trou Bricot (la ligne rouge figure le front à la fin de la Bataille de Champagne, et la ligne noire, le front avant cette offensive de septembre 1915)

 

Nous avons reçu l’ordre hier, vers dix-sept heures, d’aller comme soutien du 22e à la cote 193. Il fait une pluie battante ; par suite d’une erreur, nous nous sommes arrêtés à mi-chemin et avons couché sous la pluie, dans un bois, après avoir creusé nos petits trous. Nuit calme.

Pour gagner ce bivouac, nous avons traversé plusieurs lignes de tranchées allemandes : le terrain est tout criblé par les trous de nos obus ; quelques morts des nôtres, peu en vérité. Nous n’avons pas, semble-t-il, rencontré beaucoup de résistance. Dans la nuit, l’on entrevoit les brancardiers à la recherche des blessés.

Brancardiers aux tranchées durant la Grande Guerre

Brancardiers aux tranchées durant la Grande Guerre

 

Sur le matin, nous continuons d’avancer. Mon Bataillon, toujours de soutien, suit donc le 22e qui vient lui-même derrière le 415e.

Nous prenons position sur une crête où nous creusons nos trous individuels. Devant nous, quelques morts du 415e. Nous restons là jusqu’à midi. Puis un nouveau bond de quelques mètres nous porte au milieu de cagnats d’artillerie boches. Leur installation était coquette. On devine l’emplacement des canons. Dans les cagnats, des morts, le plus grand désordre : les Allemands, surpris, n’ont pas eu le temps de fuir : tabac, delicatessen4, linge de corps, livres, paillasse, tout est bouleversé. De notre position, nous apercevons par-dessus la crête suivante, un régiment s’élançant à l’assaut… Les obus boches pleuvent… c’est beau et terrible.

L’ordre de pousser plus loin nous arrive. Nous descendons la côte, et, traversant le bas-fond, nous abritons dans une tranchée. Nous marchons décidément à l’attaque, en 6e ou 8e ligne, je le sais bien. Avec des 105, des 150, des 210, les Boches font des tirs de barrage sur la crête que nous avons à traverser.

Un premier bond d’une centaine de mètres :… la Compagnie est en tirailleurs… un obus tombe sur la gauche… Soudain, je suis environné d’une fumée noire, âcre, couvert de poussière et de sang ; à côté de moi, deux camarades sont touchés… Je me tâte, je suis tout abasourdi ;… je n’ai rien, mais la commotion de l’obus m’a assommé. Il me semble que Leroux a été atteint par l’obus, tout le monde, en fait, le donne pour mort. Je n’ai pas le temps de vérifier le fait, la Compagnie repart ; je suis comme un fou, nous franchissons la crête et, en redescendant, nous tombons par bonheur dans un village nègre5, sillonné de boyaux, dans lesquels nous nous jetons pour reprendre haleine.

 

Des soldats français sortent des tranchées et donnent l'assault en Champagne - Septembre 1915 (secteur de la Main de Massiges)

Des soldats français sortent des tranchées et donnent l'assault en Champagne - Septembre 1915 (secteur de la Main de Massiges)

 

Le spectacle que j’ai eu sous les yeux me poursuit. A mesure que je reprends empire sur moi-même, il me prend une envie de venger Leroux et les amis tombés. Seule, l’oreille droite tinte encore un peu.

Les obus continuent à balayer la crête que nous avons laissée derrière nous… Nouveau bond en avant : nous sommes près du but : sur la côte, devant nous, s’étagent plusieurs lignes de tranchées individuelles qui, peu à peu, gagnent le sommet et sont garnies de troupes (415e et 22e). Sitôt arrêtés, nous creusons nos trous ; nous sommes en dehors de la zone des tirs de barrage ; mais, quoi qu’il en soit, l’on ne regarde pas à la fatigue pour creuser son trou individuel.

Sur notre droite, un combat violent est engagé du côté de Tahure6. Les Boches lancent leurs sales 105 et 150 fusants qui produisent un effet infernal.

L’objectif de notre attaque est la cote 193 où s’étale la deuxième ligne boche, au delà de la crête dur laquelle nous nous trouvons. Cette dernière est dénudée, sauf sur la gauche où elle est boisée, au centre, tout à fait sur le faîte7, où se trouve un boqueteau occupé par nos troupes.

A quatre heures, l’attaque se dessine. Nous exécutons trois ou quatre bonds en avant, mais l’assaut échoue faute d’une préparation suffisante d’artillerie. Nous regagnons nos trous, quelques pas en arrière, pour passer la nuit.


 

Lundi 27 septembre 1915

 

Il a plu toute la nuit. Pour m’abriter, je n’avais que ma toile de tente. Aussi, le matin, suis-je trempé et grelottant, dans un état de lassitude atroce ; depuis trois jours, je n’ai presque rien mangé…

Matinée calme. On nous apporte une soupe froide, un peu de vin, du café. J’ai une soif terrible. Par bonheur, près des cagnats boches, à cent mètres derrière nous, il y a un puits.

A deux reprises dans la journée, nous avons à supporter de violents tirs de barrage : c’était le rire dans nos petits trous… Je suis bien content d’avoir creusé le mien étroit et profond.

A quatre heures de l’après-midi, nouvelle tentative infructueuse d’attaque. Cette fois-ci, nous avançons un peu plus loin et passons une partie de la nuit sous la pluie, dans nos trous ; mais nous avons trouvé, dans les cagnats boches, des plaques de tôle qui nous sont fort utiles.

 

La Bataille de Champagne de septembre 1915 - Image d'Epinal

La Bataille de Champagne de septembre 1915 - Image d'Epinal


 

1 Mot qui désigne un lanceur d'obus en langage d'artilleurs.

2 Le pain KK est un pain Allemand.

3 Infection du colon.

4 Un petit garde-manger

5 Lieu de cantonnement constitué d’installations sommaires.

6 Commune de la Marne.

7 Partie la plus haute de quelque chose.

Rédigé par Frédéric B.

Publié dans #Journal

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