Journal du 11 au 20 septembre 1915 - Des charniers à ciel ouvert

Publié le 21 Septembre 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 11 au 20 septembre 1915 (Des charniers à ciel ouvert par le Poilu Frédéric B.)

 

 

Samedi 11 septembre 1915

 

Ma demi-section occupe la ligne de soutien, à cent mètres en arrière de la première ligne de résistance en cas d’attaque. Nous sommes également mieux que lors de notre premier séjour aux tranchées du secteur, car, dans nos huit derniers jours, on a eu le temps de creuser des caves abris1. Nous sommes là depuis hier et ne prenons pas de garde de nuit.

 

 

Dimanche 12 septembre 1915

 

Relevés ce matin par le 2e Bataillon, nous allons prendre notre repos à la cote 1712, à une dizaine de kilomètres des lignes.

La journée d’hier a été assez mouvementée. A sept heures du matin et à sept heures trente, les Allemands ont fait jouer deux mines, l’une devant la 4e Compagnie du 99e, sur notre gauche, l’autre sur la gauche de notre Compagnie, le tout avec accompagnements de bombes à fusil et de saucisses3 de tout calibre. 

 

 

Un ballon d'observation pouvant servir aux bombardements depuis le ciel, baptisé "saucisse" par les Poilus, du fait de sa forme.

Un ballon d'observation pouvant servir aux bombardements depuis le ciel, baptisé "saucisse" par les Poilus, du fait de sa forme.

 

 

 

La deuxième mine engloutit une de nos sentinelles et deux sapeurs du 4e Génie qui s’étaient réfugiés sous un abri après l’explosion de la première mine… Après quelques tentatives, l’on avait abandonné les recherches, lorsque quatre heures après, nos trois poilus qui se sont dégagés les uns les autres, apparaissent couverts de craie, les vêtements en loque4, le cœur plein d’émotion : ils l’ont échappé belle !

Nous avons eu deux blessés au cours de cette journée, par éclats de grenade. L’un d’eux est mort deux jours après à Saint-Rémi 5: il laisse cinq enfants !

 

 

Lundi 13 septembre 1915

 

Antoine m’a apporté la Communion ainsi qu’à mon ami Leroux. Je crois que l’attaque ne saurait tarder et ne sais trop si je reverrai Antoine d’ici là. Nous nous sommes embrassés et dit adieu dans cette prévision, bien courageusement. Je suis prêt, avec le Bon Dieu dans mon cœur, à faire mon devoir.

J’ai remis à Antoine divers souvenirs que je ne veux pas laisser perdre. Je suis content d’avoir pu communier : il y a si longtemps que je n’avais pas eu ce bonheur ! Et chaque jour, la vie devient plus difficile !

 

 

Mardi 14 septembre 1915

 

A partir d’aujourd’hui, nous avons repris les travaux de boyaux en arrière des lignes. Notre artillerie fait ses tirs de réglage ; partout des batteries de tout calibre… La lutte d’artillerie sera formidable. Les Allemands arrosent les bois d’obus de 105, 150 et 210, qui tombent parfois fort mal. Lors de notre dernière relève, un obus de 150, tombant sur une Compagnie du 416e, a fait dix tués et vingt blessés. C’était horrible.

 

 

Mercredi 15 septembre 1915

 

A midi, aux tranchées, lutte de bombes et d’artillerie. Nos 75 crachent rageurs. Les Allemands lancent de leurs torpilles de cent Kilos, de vraies mines qui produisent des colonnes de fumée noire et épaisse, hautes de cinquante à soixante mètres. A plus de quatre cents mètres, les éclats nous arrivent encore avec violence. L’ébranlement est en outre formidable.

 

 

Jeudi 16 septembre 1915

 

Notre chantier se trouve à proximité d’une ancienne ligne de tranchées où tout témoigne de l’âpreté des luttes qui s’y livrèrent en mars, sans doute. On dit d’ailleurs que les troupes ne restaient que quarante huit heures aux tranchées.

On avance dans la tranchée, une tranchée allemande : il faut se baisser pour n’être pas vu, car elle est peu profonde et les parapets6, en s’éboulant, l’ont en partie comblée ; sur les côtés, d’anciennes cagnats écrasées. On aperçoit des morts à peine enterrés ; un pantalon rouge qui dépasse, laisse voir un os de la jambe ; là deux bottes qui pointes, indiquent la place d’un soldat allemand.

Voici un grand entonnoir que l’on contourne par un sentier taillé à même les lèvres. Au fond de l’entonnoir7, des tombes, des débris d’armes. L’entonnoir, placé sur la ligne allemande l’a coupé ; les nôtres, sortant de notre tranchée distante d’une trentaine de mètres, s’en emparèrent, car il est relié par une sape à nos organisations ; même nous avons dû faire un léger bond en avant, car une nouvelle tranchée part de l’excavation pour doubler la tranchée allemande. Ce coin est d’ailleurs un réseau inextricable de boyaux éboulés, comblés.

Traversons l’entonnoir : le spectacle est encore plus saisissant. Sur le sol, des ossements divers, deux ou trois crânes, des habits, des bottes qui laissent voir des tibias. C’est horrible à voir et, j’ai honte de le dire, ces restes qui devraient être sacrés pour tous, voisinent avec les pires excréments.

Voici un des aspects les plus horribles et impressionnant de cette guerre. La lutte est de chaque instant ; le moral des combattants est tout entier tendu vers cet unique but : tenir. Les morts sont négligés car, bien souvent, il est impossible de les retirer par suite de la proximité de l’ennemi… Et quand on a vu ces charniers8, lorsqu’on est obligé de les côtoyer, de vivre dans une sorte de familiarité avec les cadavres, comment ne pas croire à un autre monde, à un Dieu qui récompense le sacrifice suprême que font tous les soldats en luttant et en mourant pour leur Pays ?… Ce ne peut être que le ciel au bout de toutes ces peines et souffrances ! Que je suis heureux d’avoir eu des parents chrétiens qui m’ont appris à aimer Dieu et combien je leur en suis reconnaissant !

 

 

Vendredi 17 septembre 1915

 

Nous avons eu repos. M’échappant un moment, je suis allé à Somme-Suippe9 pour me confesser, assister à la Sainte Messe et communier. L’attaque ne saurait beaucoup tarder, puisque le troisième Bataillon qui est aux tranchées, ne descendra pas, dit-on, avant l’attaque. De toute façon, on peut être certain que, d’ici huit jours, les opérations seront engagées.

 

 

Samedi 18 septembre 1915

 

Mon peloton était au travail de nuit. Nous avons eu, hier au soir, sur les huit heures, un avant-goût de ce que sera l’attaque.

Le 15 septembre, pendant que le 2e Bataillon était encore aux tranchées, la 6e Compagnie occupant notre secteur, les Allemands ont fait irruption dans notre première ligne par un boyau commun ; nous n’avions là que quelques sentinelles. L’ennemi nous a pris deux ou trois puits de mine10 et cent cinquante mètres de tranchée.

Or donc, hier au soir, nous arrivons au chantier, à proximité des lignes, quand, soudain, une vive fusillade éclate accompagnée d’une violente canonnade. Nous apprenons plus tard que c’était, de notre part, une tentative pour récupérer la tranchée ; mais, sur le moment, n’étant pas avertis, nous croyons à une attaque ennemie. Nous voilà tous équipés, rassemblés sous les abris plus ou moins précaires… autour de nous, tout est en feu, le boyau est plein d’une fumée âcre et épaisse… Au bout d’une demi-heure, tout rentre dans le plus grand calme : aucun coup de canon durant tout le reste de la nuit.

 

 

Dimanche 19 septembre 1915

 

Je suis allé à Saint-Rémy-sur-Bussy voir Antoine, pour la dernière fois peut-être. Nous avons dîner ensemble et bu une bouteille de mousseux à notre prochaine réunion. L’ami Lestra était là. Nous avons, Antoine et moi, réglé diverses questions, pour le cas où je serais tué. Nous nous sommes dit adieu le soir, courageusement, et je suis revenu à Somme-Suippe où j’ai dit adieu à cet excellent ami Besson.

Je suis rentré fourbu11 au Camp, n’ayant pas dormi de deux nuits, fatigué d’autre part par la nourriture. Nous montons demain aux tranchées, dans le même secteur.

 

 

Lundi 20 septembre 1915

 

La section est de réserve sur la ligne de soutien. Nous avons une bonne cave abri, à l’épreuve des gros obus.

Nos canons, et plus particulièrement nos 75, crachent sans arrêt presque, mais par un tir lent sur les tranchées allemandes, qui fument. L’ennemi répond peu ; chose étonnante, à peine une bombe dans la journée.

 

 

1 Endroit servant d'abris.

2 A deux kilomètres au nord de Somme-Suippes.

3 En argot des combattants , des ballons d'observation.

4 "Réduire en miettes".

5 La Saint-Rémi à lieu le 15 Janvier

6 Petit mur au bord d'une structure, qui le protège.

7 Vaste trou creusé par un obus.

8 "Tombe" consacrée religieusement et contenant plusieurs corps.

9 Ville qui se situe près de Chalons-en-Champagne.

10 Puits construit sous les mines, servant à les mettre en place.

11 Synonyme de "fatigué".

 

 

 

La deuxième mine engloutit une de nos sentinelles et deux sapeurs du 4e Génie qui s’étaient réfugiés sous un abri après l’explosion de la première mine… Après quelques tentatives, l’on avait abandonné les recherches, lorsque quatre heures après, nos trois poilus qui se sont dégagés les uns les autres, apparaissent couverts de craie, les vêtements en loque4, le cœur plein d’émotion : ils l’ont échappé belle !

Nous avons eu deux blessés au cours de cette journée, par éclats de grenade. L’un d’eux est mort deux jours après à Saint-Rémi 5: il laisse cinq enfants !

 

 

Lundi 13 septembre 1915

 

Antoine m’a apporté la Communion ainsi qu’à mon ami Leroux. Je crois que l’attaque ne saurait tarder et ne sais trop si je reverrai Antoine d’ici là. Nous nous sommes embrassés et dit adieu dans cette prévision, bien courageusement. Je suis prêt, avec le Bon Dieu dans mon cœur, à faire mon devoir.

J’ai remis à Antoine divers souvenirs que je ne veux pas laisser perdre. Je suis content d’avoir pu communier : il y a si longtemps que je n’avais pas eu ce bonheur ! Et chaque jour, la vie devient plus difficile !

 

 

Mardi 14 septembre 1915

 

A partir d’aujourd’hui, nous avons repris les travaux de boyaux en arrière des lignes. Notre artillerie fait ses tirs de réglage ; partout des batteries de tout calibre… La lutte d’artillerie sera formidable. Les Allemands arrosent les bois d’obus de 105, 150 et 210, qui tombent parfois fort mal. Lors de notre dernière relève, un obus de 150, tombant sur une Compagnie du 416e, a fait dix tués et vingt blessés. C’était horrible.

 

 

Mercredi 15 septembre 1915

 

A midi, aux tranchées, lutte de bombes et d’artillerie. Nos 75 crachent rageurs. Les Allemands lancent de leurs torpilles de cent Kilos, de vraies mines qui produisent des colonnes de fumée noire et épaisse, hautes de cinquante à soixante mètres. A plus de quatre cents mètres, les éclats nous arrivent encore avec violence. L’ébranlement est en outre formidable.

 

 

Jeudi 16 septembre 1915

 

Notre chantier se trouve à proximité d’une ancienne ligne de tranchées où tout témoigne de l’âpreté des luttes qui s’y livrèrent en mars, sans doute. On dit d’ailleurs que les troupes ne restaient que quarante huit heures aux tranchées.

On avance dans la tranchée, une tranchée allemande : il faut se baisser pour n’être pas vu, car elle est peu profonde et les parapets6, en s’éboulant, l’ont en partie comblée ; sur les côtés, d’anciennes cagnats écrasées. On aperçoit des morts à peine enterrés ; un pantalon rouge qui dépasse, laisse voir un os de la jambe ; là deux bottes qui pointes, indiquent la place d’un soldat allemand.

Voici un grand entonnoir que l’on contourne par un sentier taillé à même les lèvres. Au fond de l’entonnoir7, des tombes, des débris d’armes. L’entonnoir, placé sur la ligne allemande l’a coupé ; les nôtres, sortant de notre tranchée distante d’une trentaine de mètres, s’en emparèrent, car il est relié par une sape à nos organisations ; même nous avons dû faire un léger bond en avant, car une nouvelle tranchée part de l’excavation pour doubler la tranchée allemande. Ce coin est d’ailleurs un réseau inextricable de boyaux éboulés, comblés.

Traversons l’entonnoir : le spectacle est encore plus saisissant. Sur le sol, des ossements divers, deux ou trois crânes, des habits, des bottes qui laissent voir des tibias. C’est horrible à voir et, j’ai honte de le dire, ces restes qui devraient être sacrés pour tous, voisinent avec les pires excréments.

Voici un des aspects les plus horribles et impressionnant de cette guerre. La lutte est de chaque instant ; le moral des combattants est tout entier tendu vers cet unique but : tenir. Les morts sont négligés car, bien souvent, il est impossible de les retirer par suite de la proximité de l’ennemi… Et quand on a vu ces charniers8, lorsqu’on est obligé de les côtoyer, de vivre dans une sorte de familiarité avec les cadavres, comment ne pas croire à un autre monde, à un Dieu qui récompense le sacrifice suprême que font tous les soldats en luttant et en mourant pour leur Pays ?… Ce ne peut être que le ciel au bout de toutes ces peines et souffrances ! Que je suis heureux d’avoir eu des parents chrétiens qui m’ont appris à aimer Dieu et combien je leur en suis reconnaissant !

 

 

Vendredi 17 septembre 1915

 

Nous avons eu repos. M’échappant un moment, je suis allé à Somme-Suippe9 pour me confesser, assister à la Sainte Messe et communier. L’attaque ne saurait beaucoup tarder, puisque le troisième Bataillon qui est aux tranchées, ne descendra pas, dit-on, avant l’attaque. De toute façon, on peut être certain que, d’ici huit jours, les opérations seront engagées.

 

 

Samedi 18 septembre 1915

 

Mon peloton était au travail de nuit. Nous avons eu, hier au soir, sur les huit heures, un avant-goût de ce que sera l’attaque.

Le 15 septembre, pendant que le 2e Bataillon était encore aux tranchées, la 6e Compagnie occupant notre secteur, les Allemands ont fait irruption dans notre première ligne par un boyau commun ; nous n’avions là que quelques sentinelles. L’ennemi nous a pris deux ou trois puits de mine10 et cent cinquante mètres de tranchée.

Or donc, hier au soir, nous arrivons au chantier, à proximité des lignes, quand, soudain, une vive fusillade éclate accompagnée d’une violente canonnade. Nous apprenons plus tard que c’était, de notre part, une tentative pour récupérer la tranchée ; mais, sur le moment, n’étant pas avertis, nous croyons à une attaque ennemie. Nous voilà tous équipés, rassemblés sous les abris plus ou moins précaires… autour de nous, tout est en feu, le boyau est plein d’une fumée âcre et épaisse… Au bout d’une demi-heure, tout rentre dans le plus grand calme : aucun coup de canon durant tout le reste de la nuit.

 

 

Dimanche 19 septembre 1915

 

Je suis allé à Saint-Rémy-sur-Bussy voir Antoine, pour la dernière fois peut-être. Nous avons dîner ensemble et bu une bouteille de mousseux à notre prochaine réunion. L’ami Lestra était là. Nous avons, Antoine et moi, réglé diverses questions, pour le cas où je serais tué. Nous nous sommes dit adieu le soir, courageusement, et je suis revenu à Somme-Suippe où j’ai dit adieu à cet excellent ami Besson.

Je suis rentré fourbu11 au Camp, n’ayant pas dormi de deux nuits, fatigué d’autre part par la nourriture. Nous montons demain aux tranchées, dans le même secteur.

 

 

Lundi 20 septembre 1915

 

La section est de réserve sur la ligne de soutien. Nous avons une bonne cave abri, à l’épreuve des gros obus.

Nos canons, et plus particulièrement nos 75, crachent sans arrêt presque, mais par un tir lent sur les tranchées allemandes, qui fument. L’ennemi répond peu ; chose étonnante, à peine une bombe dans la journée.

 

 

1 Endroit servant d'abris.

2 A deux kilomètres au nord de Somme-Suippes.

3 En argot des combattants , des ballons d'observation.

4 "Réduire en miettes".

5 La Saint-Rémi à lieu le 15 Janvier

6 Petit mur au bord d'une structure, qui le protège.

7 Vaste trou creusé par un obus.

8 "Tombe" consacrée religieusement et contenant plusieurs corps.

9 Ville qui se situe près de Chalons-en-Champagne.

10 Puits construit sous les mines, servant à les mettre en place.

11 Synonyme de "fatigué".

 

 

La deuxième mine engloutit une de nos sentinelles et deux sapeurs du 4e Génie qui s’étaient réfugiés sous un abri après l’explosion de la première mine… Après quelques tentatives, l’on avait abandonné les recherches, lorsque quatre heures après, nos trois poilus qui se sont dégagés les uns les autres, apparaissent couverts de craie, les vêtements en loque4, le cœur plein d’émotion : ils l’ont échappé belle !

Nous avons eu deux blessés au cours de cette journée, par éclats de grenade. L’un d’eux est mort deux jours après à Saint-Rémi 5: il laisse cinq enfants !

 

 

Lundi 13 septembre 1915

 

Antoine m’a apporté la Communion ainsi qu’à mon ami Leroux. Je crois que l’attaque ne saurait tarder et ne sais trop si je reverrai Antoine d’ici là. Nous nous sommes embrassés et dit adieu dans cette prévision, bien courageusement. Je suis prêt, avec le Bon Dieu dans mon cœur, à faire mon devoir.

J’ai remis à Antoine divers souvenirs que je ne veux pas laisser perdre. Je suis content d’avoir pu communier : il y a si longtemps que je n’avais pas eu ce bonheur ! Et chaque jour, la vie devient plus difficile !

 

 

Avant la communion - Cérémonie religieuse dans les tranchées, immortalisée par Frantz Adam

Avant la communion - Cérémonie religieuse dans les tranchées, immortalisée par Frantz Adam

 

Mardi 14 septembre 1915

 

A partir d’aujourd’hui, nous avons repris les travaux de boyaux en arrière des lignes. Notre artillerie fait ses tirs de réglage ; partout des batteries de tout calibre… La lutte d’artillerie sera formidable. Les Allemands arrosent les bois d’obus de 105, 150 et 210, qui tombent parfois fort mal. Lors de notre dernière relève, un obus de 150, tombant sur une Compagnie du 416e, a fait dix tués et vingt blessés. C’était horrible.

 

 

Mercredi 15 septembre 1915

 

A midi, aux tranchées, lutte de bombes et d’artillerie. Nos 75 crachent rageurs. Les Allemands lancent de leurs torpilles de cent Kilos, de vraies mines qui produisent des colonnes de fumée noire et épaisse, hautes de cinquante à soixante mètres. A plus de quatre cents mètres, les éclats nous arrivent encore avec violence. L’ébranlement est en outre formidable.

 

 

Jeudi 16 septembre 1915

 

Notre chantier se trouve à proximité d’une ancienne ligne de tranchées où tout témoigne de l’âpreté des luttes qui s’y livrèrent en mars, sans doute. On dit d’ailleurs que les troupes ne restaient que quarante huit heures aux tranchées.

On avance dans la tranchée, une tranchée allemande : il faut se baisser pour n’être pas vu, car elle est peu profonde et les parapets6, en s’éboulant, l’ont en partie comblée ; sur les côtés, d’anciennes cagnats écrasées. On aperçoit des morts à peine enterrés ; un pantalon rouge qui dépasse, laisse voir un os de la jambe ; là deux bottes qui pointes, indiquent la place d’un soldat allemand.

Voici un grand entonnoir que l’on contourne par un sentier taillé à même les lèvres. Au fond de l’entonnoir7, des tombes, des débris d’armes. 

 

Un entonnoir de très grande taille (60 m. de diamètre), creusé par l'explosion d'une mine (1915)

Un entonnoir de très grande taille (60 m. de diamètre), creusé par l'explosion d'une mine (1915)

 

L’entonnoir, placé sur la ligne allemande l’a coupé ; les nôtres, sortant de notre tranchée distante d’une trentaine de mètres, s’en emparèrent, car il est relié par une sape à nos organisations ; même nous avons dû faire un léger bond en avant, car une nouvelle tranchée part de l’excavation pour doubler la tranchée allemande. Ce coin est d’ailleurs un réseau inextricable de boyaux éboulés, comblés.

Traversons l’entonnoir : le spectacle est encore plus saisissant. Sur le sol, des ossements divers, deux ou trois crânes, des habits, des bottes qui laissent voir des tibias. C’est horrible à voir et, j’ai honte de le dire, ces restes qui devraient être sacrés pour tous, voisinent avec les pires excréments.

 

 

Vivre au front, c'est vivre avec la mort, continuellement, qui s’inscrit dans le paysage, devient presque banale (Crâne d'un soldat allemand / 13 septembre 1916, bois du Sommet / plateau de la Pépinière / Photographie par Frantz Adam)

Vivre au front, c'est vivre avec la mort, continuellement, qui s’inscrit dans le paysage, devient presque banale (Crâne d'un soldat allemand / 13 septembre 1916, bois du Sommet / plateau de la Pépinière / Photographie par Frantz Adam)

 

Voici un des aspects les plus horribles et impressionnant de cette guerre. La lutte est de chaque instant ; le moral des combattants est tout entier tendu vers cet unique but : tenir. Les morts sont négligés car, bien souvent, il est impossible de les retirer par suite de la proximité de l’ennemi… Et quand on a vu ces charniers8, lorsqu’on est obligé de les côtoyer, de vivre dans une sorte de familiarité avec les cadavres, comment ne pas croire à un autre monde, à un Dieu qui récompense le sacrifice suprême que font tous les soldats en luttant et en mourant pour leur Pays ?… Ce ne peut être que le ciel au bout de toutes ces peines et souffrances ! Que je suis heureux d’avoir eu des parents chrétiens qui m’ont appris à aimer Dieu et combien je leur en suis reconnaissant !

 

 

Vendredi 17 septembre 1915

 

Nous avons eu repos. M’échappant un moment, je suis allé à Somme-Suippe9 pour me confesser, assister à la Sainte Messe et communier. L’attaque ne saurait beaucoup tarder, puisque le troisième Bataillon qui est aux tranchées, ne descendra pas, dit-on, avant l’attaque. De toute façon, on peut être certain que, d’ici huit jours, les opérations seront engagées.

 

 

Samedi 18 septembre 1915

 

Mon peloton était au travail de nuit. Nous avons eu, hier au soir, sur les huit heures, un avant-goût de ce que sera l’attaque.

Le 15 septembre, pendant que le 2e Bataillon était encore aux tranchées, la 6e Compagnie occupant notre secteur, les Allemands ont fait irruption dans notre première ligne par un boyau commun ; nous n’avions là que quelques sentinelles. L’ennemi nous a pris deux ou trois puits de mine10 et cent cinquante mètres de tranchée.

 

 

Un puit de mine au début du XXème siècle

Un puit de mine au début du XXème siècle

 

Or donc, hier au soir, nous arrivons au chantier, à proximité des lignes, quand, soudain, une vive fusillade éclate accompagnée d’une violente canonnade. Nous apprenons plus tard que c’était, de notre part, une tentative pour récupérer la tranchée ; mais, sur le moment, n’étant pas avertis, nous croyons à une attaque ennemie. Nous voilà tous équipés, rassemblés sous les abris plus ou moins précaires… autour de nous, tout est en feu, le boyau est plein d’une fumée âcre et épaisse… Au bout d’une demi-heure, tout rentre dans le plus grand calme : aucun coup de canon durant tout le reste de la nuit.

 

 

Dimanche 19 septembre 1915

 

Je suis allé à Saint-Rémy-sur-Bussy voir Antoine, pour la dernière fois peut-être. Nous avons dîner ensemble et bu une bouteille de mousseux à notre prochaine réunion. L’ami Lestra était là. Nous avons, Antoine et moi, réglé diverses questions, pour le cas où je serais tué. Nous nous sommes dit adieu le soir, courageusement, et je suis revenu à Somme-Suippe où j’ai dit adieu à cet excellent ami Besson.

Je suis rentré fourbu11 au Camp, n’ayant pas dormi de deux nuits, fatigué d’autre part par la nourriture. Nous montons demain aux tranchées, dans le même secteur.

 

 

Lundi 20 septembre 1915

 

La section est de réserve sur la ligne de soutien. Nous avons une bonne cave abri, à l’épreuve des gros obus.

Nos canons, et plus particulièrement nos 75, crachent sans arrêt presque, mais par un tir lent sur les tranchées allemandes, qui fument. L’ennemi répond peu ; chose étonnante, à peine une bombe dans la journée.

 

 

1 Endroit servant d'abris.

2 A deux kilomètres au nord de Somme-Suippes.

3 En argot des combattants , des ballons d'observation.

4 "Réduire en miettes".

5 La Saint-Rémi à lieu le 15 Janvier

6 Petit mur au bord d'une structure, qui le protège.

7 Vaste trou creusé par un obus.

8 "Tombe" consacrée religieusement et contenant plusieurs corps.

9 Ville qui se situe près de Chalons-en-Champagne.

10 Puits construits au-dessus des mines, servant à y descendre (pour en extraire le charbon, etc.), 

11 Synonyme de "fatigué".

 

Rédigé par Frédéric B.

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