Journal du 2 au 19 octobre 1917 - Lettres

Publié le 19 Octobre 2017

Un poilu écrivant une lettre dans une tranchée

Un poilu écrivant une lettre dans une tranchée

Octobre 1917

Mardi 2 octobre 1917

Extrait d’une lettre à *** : … Du nouveau ? peu de choses à part la fuite du temps qui me rapproche chaque jour de la grande voltige prochaine. Pour sûr, nous ne sommes pas là pour « enfiler des perles ».

Je vois que la mort de camarades voisins de toi t’a impressionné, d’autant plus que c’est sans doute pour toi un des premiers contacts avec les brutales réalités de la guerre. Et puis, même devenu vieux guerrier, la disparition des camarades frappe : on se refuse parfois à y croire… et dire que, vus de l’arrière, les poilus sont des êtres bardés au moral d’une solide cuirasse contre l’émotion ! Si on savait seulement « là-bas » ce que l’on souffre ici, et quelle énergie il faut parfois pour se vaincre et faire son devoir malgré le danger et la lassitude !

Quel est mon moral en ces jours ? Quelconque, ou plutôt je cherche à rentrer un peu en moi-même, à me retremper dans la prière, la Communion… Trois ans de vie dans le milieu militaire, surtout un an de vie de sous-officier m’ont « abruti »… et puis, là-dessus, la souffrance que nous ne savons pas toujours chrétiennement supporter. Voilà plusieurs mois, me semble-t-il que je vis dans un état de désarroi moral et, par moment une impuissance de penser et de prier. C’est dur. La période la plus horrible que j’ai vécue,… ce sont ces tristes jours de Cerny. Le repos est venu effacer un peu cela, mais tant que je serai dans ce milieu, je ne pourrai, je le sens, reprendre une vie intérieure comme autrefois,… jusqu’en Champagne 1915.

 

Poilus dans une tranchée

Poilus dans une tranchée

 

Vendredi 12 octobre 1917

(Extrais d’une lettre au même) : Je suis en ce moment assez près des lignes. Comme travail, corvées en première ligne. Ce matin, il avait plu ; il y avait une boue effroyable : je suis revenu crotté jusqu’aux fesses après trois heures de course dans la « mélasse », les poilus ont été épatant. Pauvres gens ! ils souffrent ; malgré cela, on entend parfois de bons mots qui mettent une note gaie dans les occupations les plus pénibles du métier. Ce matin, les Boches « prenaient quelque chose » ! disaient les poilus courbés sous leur fardeau et noyés dans la boue.

Au reste la perspective de l’attaque n’enlève rien au moral, l’impression d’ensemble est l’indifférence, le « jemenfoutisme » le plus complet. Les poilus auront du cœur à l’ouvrage, malgré la fatigue.

Personnellement, j’ai hâte que cela soit fait. Je serai peut-être débarrassé… j’ai assez de cette vie. Cela fait rire de voir « défiler » à chaque instant des camarades « de l’autre côté » ; on arrive à être blasé. Cela n’empêche pas, lorsqu’on traverse un coin dangereux, de faire « dagada… dagada ! et d’en allumer » jusqu’au boyau voisin. Quelle misère que cette vie de bête traquée ! 

 

Lundi 15 octobre 1917

(Extraits de la même lettre) : Le beau temps est revenu : je crois que « cela » ne veut pas tarder. Ce matin, au travail, il fallait faire vite, et « Fantomas », un avion boche qui survole les lignes à moins de cent mètres, en mitraillant, nous a fait courir. Hier, les Fritz avaient l’idée de nous empêcher de manger… ma popote est encadrée par des 150. Les éclats d’obus tombent en grêlons sur les plaque de tôle. Quelle musique ! Si seulement en buvant un bon quart de pinard, je pouvais attraper la « fine blessure » !

Demain, je commence mon trente-sixième mois de campagne. Je n’ai plus à ma Compagnie que trois camarades de mon convoi. Dans peu de jours, combien va-t-il en rester ?… Prie malgré tout pour que le pauvre Fred soit encore là pour te blaguer un peu…

 

La fine blessure - Carte postale de Gabard 1917 poilus
La fine blessure - Carte postale de Gabard

 

Vendredi 19 octobre 1917

Ma chère petite MAMAN,

Encore une fois de plus depuis trois ans, je vais être exposé à de gros dangers ; dans deux jours, nous allons participer à une grande opération. Je ne sais quelle est la volonté de Dieu ; mais je m’y soumets pleinement, quel que soit le sort qu’il m’enverra. J’accepte pleinement tout ce que je vais avoir à endurer, peut-être la mort affreuse dans la bataille. Tout cela n’est rien, pourvu que j’aie la conviction d’avoir fait mon devoir. La foi que papa et vous m’avez apprise, nous enseigne que le but de la vie ici-bas est tel. Papa, dans ses « dernières volontés » nous a dit de marcher droit devant nous, « de ne jamais transiger avec le devoir ».

Demain matin, je communierai, j’assisterai à la Sainte Messe et je serai fort dans le danger et la souffrance.

Merci, ma petite maman, de m’avoir élevé religieusement, d’avoir préservé ma Foi à l’âge où j’aurai pu faire fausse route. Vous m’avez armé pour les luttes que je supporte et m’avez donné une source de joies dans ma souffrance. Durant ces trois années de campagne, j’ai pu communier souvent ; j’ai cherché à me tenir le plus près possible du Bon Dieu. J’ai eu, hélas, des moments de découragement. A Cerny, j’ai vécu quarante jours terribles, incapable de prier, malgré mon désir, et, lorsque je recevais vos lettres dans ma pauvre cagnat, sous les marmites et les torpilles, je pleurais presque. J’aurais voulu, alors, vous écrire longuement, vous dire ma souffrance dans cet enfer, loin de vous et de toute la maison, mais je ne pouvais pas, je ne voulais pas laisser paraître un trouble qui eût pu vous laisser souffrir vous-même et n’eût pas été digne d’un poilu.

Alors je vous écrivais de sèches cartes qui ont dû, peut-être, vous paraître banales. Mais non, vous avez compris ce que je ressentais et vous avez essayé de me « remonter le moral ». Le Bon Dieu m’a protégé et je vous suis revenu, après des passes inoubliables et des journées de boucherie.

Maintenant, ma pauvre petite maman, je vous redis combien je vous aime et souffre loin de vous. Je voudrais tant que la paix revienne, pour reprendre une vie de travail, vous aider, pour créer une famille que j’élèverais chrétiennement, comme vous l’avez fait pour nous.

Mais si le Bon Dieu me prend cette fois, ne me pleurez pas, car cela aura été sa Volonté et je serai heureux pour toujours, veillant de là-haut sur tous.

Antoine, si je tombe, vous remettra cette lettre et vous embrassera pour moi. Il a été pour moi, au cours de cette guerre, le meilleur des soutiens, placé là par le Bon Dieu pour qu’il m’aide de ses conseils et de sa force.

Adieu, ma chère petite maman, je vous embrasse mille et mille fois, ainsi que toute la famille à qui je pense bien souvent.

Votre Frédéric.

P.S. : Je recommande à Georges le travail et la piété : qu’il fuie les mauvais camarades et s’attache à donner toutes satisfactions à maman et à tous.

 

Lancement de grenades contre les tranchées allemandes de Cerny - 6 juillet 1917 (source : Mission Centenaire)

Lancement de grenades contre les tranchées allemandes de Cerny - 6 juillet 1917 (source : Mission Centenaire)

Rédigé par Frédéric B.

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