Journal du 12 au 26 septembre 1916 - Avec mes amis, mes poilus !

Publié le 26 Septembre 2016

 

Mardi 12 septembre 1916

La nuit a été pleine de nervosité de part et d’autre. A vingt et une heures, quelques grenades lancées par une sentinelle inquiète sur le plateau de La Laufée, provoquent un tir de barrage violent qui nous renvoie une épaisse fumée noire. Au point du jour, vers trois heures, à l’extrême gauche du 2e Bataillon, une vive fusillade éclate, accompagnée de cris : « Kamarad ! ». C’est une corvée de bidons boche égarée, qui est venue se jeter dans nos fils de fer : ils sont huit ; l’un d’eux est tué, les autres sont capturés.

Cette nuit encore, j’ai pu communier des mains de Cursoud.

 

Vendredi 15 septembre 1916

Le 64e Régiment d’infanterie nous a relevé cette nuit : l’opération a été facile : clair de lune, ennemi calme. Départ par section : Eix, Moulainville, Belrupt, Haudainville, Dieue, Ancemont où nous devons cantonner. Après huit nuits sans sommeil, vingt-cinq kilomètres de marche nocturne, nous sommes arrivés épuisés.

Nous n’avions pas cantonné dans un village depuis le 20 juin, à part un séjour de quarante huit heures à Haudainville, avant de monter à La Laufée pour la première fois… Par hasard, les cantonnements sont fort propres ; il y a des salles d’ombrage… bien que les cantonnements du front n’aient que peu d’agréments, quelle différence avec le bois de la Chiffour ! On se sent plus libre, plus reposé.

Le pourcentage des permissions est porté à dix pour cent : douze poilus partent donc aujourd’hui. Le moral est rehaussé.

 

Dimanche 17 septembre 1916

Pour fêter notre retour dans un village, ma demi-section a organisé un petit souper le soir. Je connais mes poilus ; mais, malgré tout ce que je prévoyais, je ne m’attendais pas aux scènes d’orgie outrées qui ont succédées au repas et auxquelles il m’a fallu assister. Quel fumier ! Je me suis couché avec un violent sentiment de dégoût devant tant de misère morale. Le ma tin, j’avais communié, Jésus était en moi… le contraste entre sa présence sainte et ces dégradants excès me révoltait… Il me semblait que j’aurais pu prévoir la chose… il m’était difficile pourtant de ne pas prendre part à une agape1 organisée dans la demi-section.

 

Mardi 19 septembre 1916

Vaccination antityphique2. Réaction faible.

 

Vaccination d'un poilu - 1916

Vaccination d'un poilu - 1916

 

Jeudi 21 septembre 1916

Service pour les morts au Régiment, plus particulièrement ceux de La Laufée. Touchant discours de M. Thellier de Poncheville.

Je fais une visite au cimetière des Monthairons, combien agrandi depuis juin ! Que d’amis dorment ici ! Chalon, Gravier ! Une simple croix, une humble couronne marquent seules leur souvenir.

 

Vendredi 22 septembre 1916

On a demandé des noms au Rapport pour un stage de trois mois au Cours des Chefs de Section fait à l’école de la 2e Armée. Je suis inscrit : à la grâce de Dieu !

Nous montons ce soir relever à Eix ; ma Compagnie est en réserve dans les caves et abris du village, les escouades seront assez disséminées. Nous y demeurerons seize jours.

 

André Bal, Paul Castel, Frédéric B. et Auguste Granjean - Septembre 1916

André Bal, Paul Castel, Frédéric B. et Auguste Granjean - Septembre 1916

 

Samedi 23 septembre 1916

La relève a été fort calme, bien que rendue très dure par la marche. Mon escouade occupe un abri sur la lisière nord du village, derrière les dépendances du Château.

Journée calme la lutte d’artillerie restant concentrée sur les Batteries. Les consignes sont les mêmes : ne pas se montrer aux avions.

 

Dimanche 24 septembre 1916

Nous devons aller travailler toutes les nuits. La Compagnie est mise partie à la disposition de la 1re Compagnie à La Fièveterie, partie à la disposition de la 2e à la cote 200. Repas une fois par vingt-quatre heures, le matin, à cinq heures, au retour du travail : bouillon, bœuf nature, plus une petite portion de bœuf pour la journée. C’est maigre, étant donné la fatigue du travail de nuit. Les cuisiniers, il est vrai, ne sont pas encore « complètement organisés » ; mais les hommes ne veulent rien savoir, maugréent et prennent une humeur détestable.

Il y a un an… c’était la veillée d’armes avant l’offensive, l’enthousiasme de tous, les derniers préparatifs. Le souvenir de Paul Besson est présent à ma mémoire. Pauvre ami ! Dieu a permis qu’il tombe : il est mort en brave, mais ceux qui l’ont connu, ont au cœur le regret de sa perte… Je le vis le 24 septembre à Somme-Suippe : j’étais allé lui remettre divers objets personnels pour Antoine. C’est que j’ai éprouvé toute l’affection qu’il avait pour moi… Il me plaignait « Pourquoi donc, lui fis-je remarquer ? Je suis prêt ». J’avais communié le matin et tous les jours précédents ; j’étais auprès du Bon Dieu.

Ce jour encore, ce fut ma dernière entrevue au front avec le Père Charavay. Le brave Leroux était avec nous. Quelle sainte émotion et en même temps quel calme de l’âme dans le « A Dieu, peut-être ! » que nous échangeâmes… Des trois, je suis resté seul au front, après ces dures journées. Dieu m’a préservé jusqu’ici. J’ai essayé de faire mon devoir de mon mieux, malgré la fatigue grandissante. J’ai eu des moments terribles de faiblesse, de découragement peut-être : j’en demande pardon à Dieu. Quels que soient les sacrifices qu’il me demandera, je les accepte, mais le supplie de me soutenir dans la dure voie qu’il m’a tracée, et de m’accorder les joies de son Amour.

 

Lundi 25 septembre 1916

Nos cuisiniers n’ont pas encore trouvé le moyen de « s’organiser » ; « ils nous la font sauter », malgré que nous touchions une soupe supplémentaire, le soir, à vingt-deux heures, avant le travail. Aussi l’esprit est-il devenu détestable chez les hommes qui, pratiquement, sur le chantier, font la grève des bras croisés.

 

Soldats à la soupe - 1916 (http://worldwaronecolorphotos.com/)

Soldats à la soupe - 1916 (http://worldwaronecolorphotos.com/)

 

De cet état d’esprit, ce sont évidemment les pauvres caporaux qui souffrent. Leur autorité est à peu près nulle, faute de sanctions, et par suite du contact étroit de leur vie avec celle des hommes ; l’on se laisse, parfois, aller à partager les vues des hommes, d’où un affaiblissement de l’autorité. J’ai entendu ce matin, au retour du travail, des propos qui m’ont touché au cœur, car j’aime mes poilus, quoique certains ne méritent que peu d’intérêt ; mais je les excuse, car ils souffrent et n’en font pas moins admirablement leur devoir dans les moments critiques. Mais aussi, on leur a tellement parlé d’égalité, de discipline librement consentie, de la loi faite par la masse !

 

26 septembre 1916

neuf heures quinze, c’était l’assaut au chant de la Marseillaise… Journée riche d’espérance sans lendemain ! Des morts, des blessés, le Trou Bricot cerné, le bivouac en plein bois ; et le lendemain la marche en avant jusqu’à la cote 193 ; Charavay blessé.

 

 

1Agape : repas fraternel entre chrétiens

2 Vaccin destiné à protéger contre la bactérie responsable de la typhoïde

 

Rédigé par Frédéric B.

Publié dans #Journal

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