Journal du 23 au 31 juillet 1916 - Les tranchées de Verdun sous les bombes

Publié le 1 Août 2016

 

Dimanche 23 juillet 1916

 

Reçu une lettre et une dépêche de Madame Gravier[1]… Pauvre mère…

 

Mardi 25 juillet 1916

 

Calme complet. Nous sommes relevés ce soir et descendons au repos à Haudainville ! Serait- ce pour remonter à Verdun ? La 154e Division y est… à Fleury !

 

Jeudi 27 juillet 1916

 

Nous avons quitté Moulainville hier, à huit heures, sans avoir été remplacés et sommes venus cantonner à Haudainville, par Belrupt. Tout le Régiment est là… bruits contradictoires ; selon les uns, nous irions devant le Bois de la Laufée ; selon les autres entre Damloup et Eix… De toute façon, ça ne sent pas bon…

Je ne partirai pas d’ici sans avoir communié et puisé la Force à sa Source : « Fiat », ô mon Dieu !

 

Carte postale - Pendant la bataille de Verdun, derrière Haudainville

Carte postale - Pendant la bataille de Verdun, derrière Haudainville

 

Vendredi 28 juillet 1916

 

Je suis allé ce matin à la messe à sept heures, en compagnie de quelques camarades. Beaucoup de soldats étaient au Confessionnal. Maman, elle aussi à cette heure, se rendait à la messe à Sales pour nous tous. Préparatifs du départ. Au cantonnement, beaucoup d’hommes ivres.

Poilus réunis autour de bouteilles de vin, appelé pinard, entre 1914 et 1918

Poilus réunis autour de bouteilles de vin, appelé pinard, entre 1914 et 1918

 

Samedi 29 juillet 1916

 

La relève s’est faite sans incidents. Au lieu de passer par la Fontaine de Tavannes, nous avons cheminé par la Chiffour, Moulainville, Eix. Partis d’Haudainville à six heures trente, nous ne sommes arrivés à nos lignes (la 3e Compagnie dans le Ravin de Beaupré[2]) que vers minuit, relevant le 95e d’infanterie qui est engagé depuis quinze jours. Nous occupons un saillant très prononcé, ce qui rend notre situation fort délicate.

 

Position de Frédéric B. en juillet 1916 (ravin de Beaupré près de Damloup)

Position de Frédéric B. en juillet 1916 (ravin de Beaupré près de Damloup)

 

Notre tranchée, un boyau de soixante centimètres de profondeur, ne semble pas trop marmitée ; elle est presque intacte à l’endroit où nous sommes ; sur la droite, en montant sur la crête, elle est à peine ébauchée : ce n’est qu’un chapelet de trous d’obus.

La situation est bizarre ; nous sommes entourés par les Boches ; partout des fusées ; nous recevons des balles de devant, de derrière, de gauche.

Le nuit a été calme. Dès la pointe du jour, nous avons dissimulé sacs, campement, etc. Et nous passons la journée couchés au fond du boyau pour échapper autant que possible aux vues des avions boches qui volent impunément à ras de terre.

Grande activité de l’aviation ennemie. Bombardement de la crête de Damloup. Les Boches marmitent[3] fort la Ferme Dicourt et le Poste de Commandement de la Compagnie… La journée nous paraît terriblement longue : y a-t-il un supplice plus affreux que de rester couché seize heures durant sur le dos, au fond d’un boyau humide, le soleil sur le ventre ?

 

Vue aérienne de la Ferme Dicourt en juillet 1916

Vue aérienne de la Ferme Dicourt en juillet 1916

 

En fin de journée, il se produit une recrudescence dans l’activité de l’artillerie.

 

Dimanche 30 juillet 1916

 

Hier soir, à vingt et une heures, nous nous sommes levés. La nuit a été calme : pas un coup de fusil. Nos 155 et 75 arrosaient les positions ennemies : beaucoup de coups trop courts tombant sur notre 6e Compagnie, malgré les signaux verts[4]. L’on n’a pas trop à se plaindre du ravitaillement : rata et viande, pinard, jus, gniole, eau…

A partir de trois heures du matin, ça se gâte ; il y a de l’inquiétude dans l’air. Feux de barrage successifs… Dès la pointe du jour, les avions boches, en masse, recommencent leurs observations. Nous nous cachons comme la veille ; mais nous avons pris soin d’approfondir notre boyau à un mètre vingt (on trouve l’eau) et la terre a été transportée dans nos toiles de tente jusqu’aux trous d’obus voisins.

 

Bataille de Verdun, 1916 : tir de barrage, poilus dans les tranchées, photo extraite de la revue « Le miroir »  du 10 decembre 1916 (Crédits : Rue des Archives/RDA)

Bataille de Verdun, 1916 : tir de barrage, poilus dans les tranchées, photo extraite de la revue « Le miroir » du 10 decembre 1916 (Crédits : Rue des Archives/RDA)

 

Ce sont toujours les mêmes zones de marmitage. Violente lutte d’artillerie sur Damloup et Vaux, vers le matin, et le soir à partir de seize heures. Notre tranchée ne reçoit aucun obus.

 

Lundi 31 juillet 1916

Un peu moins d’activité des avions et de l’artillerie ennemis. La Compagnie compte déjà trois morts aux tranchées de soutien et quelques blessés. Tirs de barrage habituels le soir.

 

 

[1] Lire le billet précédent, du 20 juin au 19 juillet 1916, à propos de la mort de Gravier, ami proche de Frédéric. B.

[2] Aussi appelé le « Fond de Beaupré », non loin de Damloup, en Meuse.

[3] « Marmiter » signifie « bombarder d’obus ».

[4] Des fanions de couleur étaient utilisés pour guider le tir de l’artillerie, positionnée en retrait. Le fanion vert signifiait que les tirs étaient bien calibrés … ce qui ne semblait pas être le cas ce jour là.

 

Rédigé par Frédéric B.

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