Journal du 20 juin au 19 juillet 1916 - Adieu, mon cher Gravier !

Publié le 20 Juillet 2016

 

Mardi 20 juin 1916

 

Journée pénible, soleil de feu. Nous quittons les Monthairons à quatorze heures ; à dix-huit heures, nous mangeons la soupe à la Beholle pour en repartir à vingt et une heures. La relève a été longue, pénible. Deux sections de la Compagnie restent au Camp Joffre ; ma section va à Moulainville. A une heure du matin, nous sommes enfin installés dans un souterrain sale, humide, creusé à flanc de coteau, au-dessus du village de Moulainville.

 

1916 – Poilus au Camp Joffre près de Moulainville (source : http://laguerredejean.canalblog.com/)

1916 – Poilus au Camp Joffre près de Moulainville (source : http://laguerredejean.canalblog.com/)

 

Mercredi 21 juin 1916

 

Journée splendide. Faible activité des deux artilleries dans notre secteur. De notre cagnat, nous dominons toute la plaine de la Woëvre[1]. Le coteau est orienté perpendiculairement aux lignes. La crête regarde Vaux. Travail de nuit. Au moment de la soupe, passage d’une escadrille boche qui va bombarder nos camps à l’arrière.

 

Position de Frédéric B., au fort de Moulainville. La région placée sur la carte à droite de la Meuse est la « plaine de la Woëvre ».

Position de Frédéric B., au fort de Moulainville. La région placée sur la carte à droite de la Meuse est la « plaine de la Woëvre ».

 

Jeudi 22 juin 1916

 

Journée magnifique ; activité des deux aviations. Passage d’escadrilles de bombardement. A dix-neuf heures, une escadrille de vingt et un boches jette des bombes sur Moulainville et les bois environnants… Travail de nuit.

 

Biplans bimoteur Fokker allemands

Biplans bimoteur Fokker allemands

 

Vendredi 23 juin 1916

 

Nous sommes rentrés du travail à trois heures du matin. Activité de l’artillerie. Il ne fait pas encore jour et l’on entend passer des avions sans pouvoir distinguer encore leurs formes.

 

Mercredi 28 juin 1916

 

Il pleut sans cesse depuis quatre jours ; malgré cela, on travail de nuit et de jour. Moral aigri chez tous par la fatigue et l’insuffisance du ravitaillement.

Tous ces jours-ci, violentes actions d’artillerie. Les Boches prennent pied dans Fleury-sous-Douaumont. On nous annonce qu’une vive contre-attaque de notre part a reporté la ligne en avant de la Ferme de Thiaumont.

Le bruit court que l’offensive anglaise est commencée : seize milles prisonniers pour le premier jour.

 

Carte d’état-major indiquant la position de la ferme de Thiaumont (en bas à gauche), près du Fort de Douaumont

Carte d’état-major indiquant la position de la ferme de Thiaumont (en bas à gauche), près du Fort de Douaumont

 

Jeudi 29 juin 1916

Les seize milles sont un canard[2] … Il pleut. Moral détestable chez tous. Nous allons travailler malgré la pluie.

 

JUILLET 1916

Samedi 1er juillet 1916

 

Cette nuit, à une heure, au moment de partir pour le travail, nous avons appris la mort de notre Capitaine, M. de Malezieu[3], tué quelques heures auparavant d’un éclat d’obus, en allant reconnaître le chantier où le Bataillon doit travailler devant le Fort de Tavannes, pendant le repos.

 

Portrait de Jean de Malezieu

Portrait de Jean de Malezieu

 

Dimanche 2 juillet 1916

 

Nous avons été relevés cette nuit sans incident. Mon Bataillon est au Camp de la Chiffour[4]. Il pleut ! Nous sommes sous la tente. Les premiers communiqués anglais et français sur la bataille de la Somme nous annoncent le succès de l’offensive à son début. Nous suivons avec anxiété ces combats qui se déroulent en des lieux bien connus.

 

Lundi 3 juillet 1916

 

Pluie torrentielle. Vu Antoine. Assisté à sa Messe. Communion : cela m’a fait du bien : j’étais las et découragé.

 

Mardi 4 juillet 1916

Journée triste. Un deuil dans la demi-section : le caporal Gerbaud, nouvellement arrivé du 137e, vendéen, catholique et royaliste convaincu.

J’étais de garde hier soir (il devait l’être et non pas moi, ô fatalité !). Le Bataillon est allé au travail vers vingt heures auprès de Tavannes : pluie, feux de barrages, désordre : Gerbaud reçoit une balle perdue en pleine tête ; transporté au poste de secours des Batteries du Mardi Gras, il y meurt bientôt.

 

Fiche constant le décès du Caporal Gerbaud

Fiche constant le décès du Caporal Gerbaud

 

Mercredi 5 juillet 1916

 

Pluie. Je suis las à l’excès. Boue infecte. Nous vivons confinés dans des abris sans air ni lumière. Je me suis fait porter malade.

 

Soldats dans une tranchée pleine de boue (1916)

Soldats dans une tranchée pleine de boue (1916)

 

Jeudi 7, vendredi 8 juillet 1916

 

Repos. Pluie. Bonnes nouvelles de la Somme.

 

Dimanche 9 juillet 1916

 

Nous étions partis hier pour le chantier de Tavannes[5] ; nous avons fait demi-tour. Un repos nous a été accordé. Dîner avec Antoine. Prise de Hardecourt-aux-Bois.

 

 Fort de Tavannes, le 16 Juin 1916. Poste de secours - Blessés attenant d’être évacués

Fort de Tavannes, le 16 Juin 1916. Poste de secours - Blessés attenant d’être évacués

 

Mardi 11 juillet 1916

 

J’apprends une triste nouvelle : Gravier a été blessé cet après-midi au Camp Joffre, d’un éclat d’obus au ventre, alors qu’il faisait une théorie sur l’obus Viven-Bessière[6].

Nous devions aller au travail ce soir ; d’ailleurs l’effectif des travailleurs était fort réduit, tous ceux d’hier au soir s’étant fait porter malades, profitant de ce que les gaz les avaient forcés à quitter précipitamment le chantier. Les pauvres gars sont rentrés ce matin, à deux heures, à bout de force, pêle-mêle, sans outils ; beaucoup ont vomi en route ; quatre morts par obus à la 10e Compagnie.

La Compagnie était rassemblée, lorsqu’on nous ordonne de rompre les rangs et de monter les sacs : cantonnement d’alerte.

 

Mercredi 12 juillet 1916

 

Nous sommes restés en alerte toute la nuit. Violente canonnade devant nous. Les Boches ont attaqué, semble-t-il… j’ai servi la messe d’Antoine ; on m’a donné des nouvelles de Gravier qui, je le crains, doit être mort maintenant. A son arrivée à l’ambulance de la Chiffour, il a reçu l’absolution, a embrassé plusieurs fois le Crucifix, se sentant bien perdu.

Mon Dieu, ayez pitié de lui !

 

Capture du film « Joyeux Noël » - Un soldat blessé reçoit l'absolution d'un prêtre (14-18)

Capture du film « Joyeux Noël » - Un soldat blessé reçoit l'absolution d'un prêtre (14-18)

 

Jeudi 13 juillet 1916

 

Gravier est mort hier après-midi, vers quinze heures. A midi, il avait encore sa pleine connaissance et montrait la plus grande résignation.

Nous avons travaillé de nuit derrière le Bois de la Laufée. Nous n’avons pas reçu un seul obus, bien que, dans le secteur de la Batterie de Damloup, entre vingt-deux et vingt-trois heures, se soient déclenchés de formidables tirs de barrage.

Retour ce matin ; nous sommes éreintés.

 

Fiche constatant de décès de Gravier (source : Mémoire des Hommes)

Fiche constatant de décès de Gravier (source : Mémoire des Hommes)

 

Vendredi 14 juillet 1916

 

Nous avons relevé hier. Ma section reprend son emplacement à Moulainville : douze jours de repos en perspective !

14 juillet ! Voilà déjà la quatrième fois que nous buvons le Champagne de la République ! Le temps est triste, pluvieux, en accord avec les cœurs qui souffrent. Le canon gronde. L’ordinaire a été amélioré comme de coutume : jambon, légumes, un litre de vin, biscuits, champagne, cigare… J’ai communié hier au soir avant de monter aux tranchées : je suis prêt…

 

Le 14 juillet 1916 à Paris : présence de l’armée russe et garde du drapeau (source : BNF)

Le 14 juillet 1916 à Paris : présence de l’armée russe et garde du drapeau (source : BNF)

 

Dimanche 16 juillet 1916

 

Journée calme. Il y a trois ans, papa mourait. Que de souvenirs et aussi d’espoirs chrétiens dans ce jour ! C’est la fête de Notre Dame du Mont Carmel.

 

Mardi 18 juillet 1916

 

Calme plat. Sur la gauche même, il semble que la canonnade se soit ralentie.

Les plaines de Woëvre, avec leurs horizons à perte de vue, leurs marais, leurs bois, les brumes du matin, le Boche qui barre le passage, ont, considérées de nos hauteurs, un air de mystère impénétrable : que se passe-t-il dans ce coin de France ?

 

Vue aérienne aux alentours de Vaux, dans les plaines de Woëvre (1916)

Vue aérienne aux alentours de Vaux, dans les plaines de Woëvre (1916)

 

Mercredi 19 juillet 1916

 

J’ai pu communier hier après-midi. Nous étions rendus sur notre chantier habituel, sur les pentes au-dessus de Moulainville ; M. Delore et M. Danger[7] sont venus à passer ; ils allaient en ligne. M. Danger avait le Bon Dieu sur lui[8] ; m’éclipsant deux minutes, au milieu des ruines d’une pauvre masure, j’ai reçu Jésus dans mon cœur. J’étais heureux.

M. Delore m’a donné de plus amples détails sur la mort de ce pauvre Gravier ; déjà j’en avais recueilli auprès du Lieutenant Ravet qui a été témoin du malheur. Le Lieutenant Ravet se rendait au Camp Joffre, pour faire une théorie sur les obus V.B.[9] ; un agent de liaison et Gravier le suivaient ; ils avaient parcouru déjà un bout de chemin, quand un obus éclate devant le Lieutenant Ravet et blesse Gravier au ventre : on le panse ; il demande un prêtre… on n’en trouve pas. On le transporte aussitôt à l’ambulance ; il y arrive au moment où M. Delore, averti par je ne sais quel pressentiment, se présente à l’ambulance pour voir s’il n’y a pas de blessés du 99e et reconnaît Gravier… On transporte le blessé sur la table d’opération ; mais on ne refait pas le pansement à cause de l’hémorragie. Gravier souffre terriblement ; il dit à Delore qu’il est perdu ; « l’éclat l’a traversé comme un taureau éventre un cheval avec ses cornes » ! Delore lui donne l’absolution, lui donne le Crucifix à baiser et l’embrasse lui-même en promettant d’écrire à sa famille. Quand les brancardiers viennent le prendre pour le charger dans l’auto qui le conduira aux Monthairons, Gravier embrasse Delore une dernière fois en pleurant…

 

Un soldat blessé à la tête en 1918 (Crédits photo : Rue des Archives/Rue des Archives/BCA)

Un soldat blessé à la tête en 1918 (Crédits photo : Rue des Archives/Rue des Archives/BCA)

 

J’ai su que, le lendemain à midi, il avait encore sa pleine connaissance et, résigné, attendait son heure avec patience. Au sergent Brisson qui vint le voir, il dicta quelques mots à l’adresse de je ne sais plus qui. Ayant pleine conscience de son état, il manifestait une résignation chrétienne admirable. La belle mort !

J’ai écrit, il y a deux jours, au frère de Gravier pour lui dire toute l’estime que j’éprouvais pour ce cher défunt. Je l’avais photographié le 20 juin aux Monthairons, avant de partir pour les tranchées : la photographie était excellente ; il l’avait dans ses papiers lorsqu’il fut touché.

 

 

[1] La Woëvre est une région naturelle du nord-est de la France, s’étendant sur la rive droite de la Meuse

[2] Un canard est un faux-bruit, une rumeur qui circule, souvent colportée par les journaux ou la propagande pour redonner le moral aux troupes.

[3] Il s’agit de Jean De Mennevil De Malézieu, né en 1891 à Casletnaudary et mort le 01/07/1916 d’un éclat d’obus.

[4] Camp de La  Chiffour, à coté du fort de Rozellier, commune de Belrupt en Verdunois.

[5] Il s’agissait de transformer le Fort de Tavannes en cantonnement (les 1190 mètres du tunnel furent réquisitionnés. On commença en juillet 1916 à monter à 2,20 mètres du sol des platelages, sur la majorité de la longueur du tunnel, où l'on disposa lits et mobiliers. Accompagnaient ces installations un certain nombre de bureaux, PC, magasins, poudrières, poste de secours, etc.).

[6] Il s’agit d’une grenade à fusil.

[7] Deux aumôniers-prêtres des armées

[8] Cela signifie qu’il avait l’ostie destinée au sacrement de la communion

[9] C’est-à-dire recevoir un cours sur le maniement des obus à fusil

 

Rédigé par Frédéric B.

Publié dans #Journal

Commenter cet article