Journal du 6 au 20 juin 1916 - Je regagne ma compagnie, et les tranchées de Verdun

Publié le 21 Juin 2016

 

Mardi 6 juin 1916

 

Nous ne quitterons Culey que le 10 au matin pour être embarqués en camions à destination d’Ancemont.

 

Camions sur la "Voie sacrée" menant à Verdun (crédits : http://www.souilly.fr/)

Camions sur la "Voie sacrée" menant à Verdun (crédits : http://www.souilly.fr/)

 

Je commence à me familiariser avec les têtes nouvelles de la Compagnie. De mon escouade de jadis, la 14e, je regrette les « anciens », tous ou presque tous du début et braves garçons. Mon escouade, la 12e, se compose de trois vieux poilus d’octobre 1914 et d’hommes du dernier renfort ; parmi eux, un blessé de Champagne, de la Compagnie. Le dernier renfort a apporté au Régiment deux éléments :

1° - des Vendéens, du 137e, gens têtus, foncièrement et pratiquement croyants, disciplinés. Je les estime beaucoup. J’ai découvert parmi eux quelques lecteurs de l’Action Française. Ils sont seize à la Compagnie. Leur foi vive contraste avec l’indifférence des poilus de la région lyonnaise.

2° - des poilus sans poil de la classe 1916, du 22e, braves garçons, pleins d’entrain, curieux de savoir ce qui se passe dans les tranchées, courageux et voulant tout manger. Avec un peu d’expérience, ils seront d’excellents soldats. Tous ont une bonne volonté évidente. Beaucoup de Savoyards, quelques Lyonnais et Auvergnats, en somme le recrutement primitif du 99e.

Le Régiment se reconstituera et, au contact de ces jeunes, reprendra le caractère de la région, perdu par l’arrivée du 108e de Bergerac, après la saignée de Champagne.

Une transformation considérable s’est effectuée dimanche passé par la constitution de nos régiments : la 4e Compagnie de chaque Bataillon a été dissoute, remplacée par une Compagnie de mitrailleuses ; cadres et hommes ont été soit répartis dans les autres Compagnies, soit envoyés dans un Centre pour former un Dépôt Divisionnaire affecté à la Division et la suivant[1]. Il y a là un progrès d’organisation.

 

Compagnie de mitrailleuses du 99ème RI (dont Frédéric B. fait partie), vers 1917 (crédits : http://www.chtimiste.com/)

Compagnie de mitrailleuses du 99ème RI (dont Frédéric B. fait partie), vers 1917 (crédits : http://www.chtimiste.com/)

 

Dimanche 11 juin 1916 (Pentecôte)

 

Nous nous sommes embarqués hier en autos à l’embranchement de la route de Culey Silmont et de la grand-route Bar-le-Duc Ligny-en-Barrois.

Départ de Culey à cinq heures trente ; embarquement à sept heures. Route de Longeville, Barle-Duc, Naives-devant-Bar, Erize-la-Brûlée, Rosnes, Erize-la-Grande, Chaumont-sur-Aire, Issoncourt (que de souvenirs), Heippes, Souilly, Senoncourt. Débarquement au-dessus d’Ancemont, à onze heures du matin. Nous traversons le village pour aller cantonner aux Grands-Monthairons.

 

Carte retraçant le trajet que Frédéric B. nous décrit ci-dessus

Carte retraçant le trajet que Frédéric B. nous décrit ci-dessus

 

Il y a peu de changements depuis deux mois : quelques trous d’obus ; beaucoup de formidables réseaux de fils de fer. Les nouvelles du secteur annoncent le calme : il n’y a qu’un nombre insignifiant de blessés en première ligne. Les permissions vont reprendre.

C’est aujourd’hui Pentecôte ! Il y a deux ans, je montais au Pic de la Croix de Belledonne avec Glas et d’autres : combien de tués !

 

Lundi 12 juin 1916

 

J’ai eu, hier, avec mon ami Grandjean[2], un entretien où j’ai vérifié une observation que je n’osais tenir pour pleinement exacte.

Lorsque, devant un civil ou même un militaire qui n’y a pas passé, on cause d’une bataille à laquelle on a pris part et qui, comme celle de Verdun, est encore un sujet d’actualité pressante, on lit aussitôt sur le visage des interlocuteurs une curiosité très vive. Il semble qu’ils vous considèrent comme des gens extraordinaires sortis de je ne sais quelle géhenne[3]. On vous interroge et l’on vous écoute en silence…

Cela m’est arrivé hier ; en quittant nos interlocuteurs, Grandjean me dit : « Après tout, Douaumont n’était pas si terrible ! »

J’en demeurai surpris. « Eh oui ! Me dit-il, qu’y avait-il de dur, à part le marmitage et les dangers du ravitaillement, la boue… ? » Comme si ce n’était pas tout ce qu’on souffre là-bas ! La souffrance une fois loin, on l’oublie vite, du moins dès que l’on est au repos et surtout si, depuis une action, on en a vu une autre : tel est le cas de la Champagne, avant Verdun : bataille terrible, grandiose, elle nous paraît être un rien, et elle l’est en effet, auprès de Verdun.

 

Jeudi 15 juin 1916

 

La journée d’hier a été marquée par un pénible accident au cours d’exercices de lancement de grenades armées. Un engin a explosé dans les mains de l’imprudent qui le tenait : l’homme a été tué : c’était un sergent du 137e, venu au Régiment à Culey. Par malheur, son voisin, le sergent Poyet a été tué, et le Lieutenant Marion grièvement blessé.

Poyet était l’une des figures les plus connues et les plus sympathiques ; sur le front depuis octobre 1914, il s’était affirmé en plusieurs circonstances (24 décembre 1914) comme un brave ; il était décoré de la Médaille Militaire, de la Croix de guerre (quatre citations), de la médaille de Saint-Georges.

Le Sous-Lieutenant Marion est mort à l’ambulance. Il était prêtre et avait, quelques heures avant sa mort, sans doute, reçu Jésus Hostie : bienheureux ceux qui s’endorment dans le Seigneur !

 

Extrait du JMO du 99ème RI mentionnant succinctement l'accident à la grenade du 15 juin 2016

Extrait du JMO du 99ème RI mentionnant succinctement l'accident à la grenade du 15 juin 2016

 

Les trois victimes ont été enterrées aujourd’hui.

J’ai revu, hier, à Ancemont, Mouton, dont l’énergie m’a rempli d’admiration.

Départ des premiers permissionnaires depuis la reprise des permissions : quelle joie sur leur visage. Je les ai enviés… mais je n’ai pas le moral trop mauvais.

Gravier m’a proposé, il y a quelques jours, une bonne commission sur la vente de la « Plume encrière ». J’ai accepté. Il ne me déplaît pas de gagner un peu d’argent et d’avoir à m’occuper du cantonnement. J’ai donc écrit ces jours à diverses maisons qui pourraient s’intéresser à l’article et j’ai réussi à obtenir une commande intéressante de l’unique débitant des Monthairons.

 

Porte porte-plume fabriqué avec des douille de balle de fusil Lebel boutons soudés (source : http://broclepoilu.skyrock.com/)

Porte porte-plume fabriqué avec des douille de balle de fusil Lebel boutons soudés (source : http://broclepoilu.skyrock.com/)

 

Vendredi 16 juin 1916

 

Je commence aujourd’hui mon vingtième mois de campagne. Mon Dieu, soutenez-moi.

Je suis heureux du retour de l’abbé Danger et de la venue de Sogno à ma Compagnie. Jamais, je n’ai tant souffert de l’isolement, au point de vue religieux surtout, que pendant la période d’octobre 1915 à avril 1916. Les aumôniers faisaient faute et cette privation de soutien, qui se traduisaient par des Communions moins fréquentes, par la force des choses m’entraînait plus vite à la fatigue et me laissait moins d’aptitude à la résistance.

Dans quel état étais-je durant cette Semaine Sainte 1916, lorsque votre main bénie, ô Seigneur, m’a recueillie et m’a accordé un repos ! Faites ô mon Dieu, qu’après ce secours de votre Bonté je vous serve mieux, que je serve mieux ma Patrie et que je m’applique à répandre le Bien autour de moi par l’exemple.

 

Samedi 17 juin 1916

 

Journée splendide. Nous sommes réveillés par la canonnade dirigée contre une escadrille d’avions boches qui viennent bombarder les villages riverains de la Meuse et les ponts.

Revue du Bataillon par le Colonel. Lecture d’un Ordre du Jour du Général Joffre à la 2e Armée, la félicitant de son travail devant Verdun, qui a permis aux alliés de se préparer pleine ment à leur offensive, dont le 1er acte, l’offensive russe est déjà en cours d’exécution et dont les autres vont se jouer bientôt.

 

Une du Petit Journal du 17 juin 1916, évoquant les offensives russes à l'est

Une du Petit Journal du 17 juin 1916, évoquant les offensives russes à l'est

 

Haut les cœurs ! Nous reverrons les journées glorieuses de septembre 1915. Mon Dieu, me rappellerez-vous à Vous ? Je suis prêt ! Merci de m’avoir accordé de revoir toute ma famille, avant de mourir peut-être !

 

Lundi 19 juin 1916

 

Nous montons demain aux tranchées. La Compagnie sera en réserve à Moulainville. Préparatifs de départ. Communion.

 

Mardi 20 juin 1916

 

Journée pénible, soleil de feu. Nous quittons les Monthairons à quatorze heures ; à dix-huit heures, nous mangeons la soupe à la Beholle pour en repartir à vingt et une heures. La relève a été longue, pénible. Deux sections de la Compagnie restent au Camp Joffre ; ma section va à Moulainville. A une heure du matin, nous sommes enfin installés dans un souterrain sale, humide, creusé à flanc de coteau, au-dessus du village de Moulainville.

 

Galerie du Fort de Moulainville aujourd'hui : peut-être est-ce à l'une d'elles que Frédéric B. fait allusion plus tôt (Crédits : http://www.memoire-et-fortifications.fr/)

Galerie du Fort de Moulainville aujourd'hui : peut-être est-ce à l'une d'elles que Frédéric B. fait allusion plus tôt (Crédits : http://www.memoire-et-fortifications.fr/)

 

 

[1] A partir de 1916, les sections sont regroupées dans une compagnie de mitrailleuses (chaque bataillon perd sa quatrième compagnie qui se voit remplacée par une compagnie de mitrailleuse). La compagnie de mitrailleuses (à 4 sections) forme alors un tout dont la puissance intervient en masse dans le combat, en liaison étroite avec le commandement. Les compagnies de mitrailleuses sont affectées aux bataillons où elles remplacent une compagnie d'infanterie. On compte alors 3 compagnies de mitrailleuses par régiment, soit 24 mitrailleuses par régiment (source : http://www.mitrailleuse.fr/).

[2] Il s’agit certainement de Léon Charles GRANDJEAN, né en Isère en 1878, soldat de 2ème classe au 99ème RI et décédé en 1917 de blessures de guerres (matricule de corps : 3753).

Rédigé par Frédéric B.

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