Journal du 28 mai au 5 juin 1916 - Retour à Verdun : quelle tristesse !

Publié le 5 Juin 2016

 

Dimanche 28 mai 1916 (Lyon)

 

Dix-neuvième mois de mon Journal de Campagne.

Merci, ô mon Dieu, de m’avoir protégé pendant mon premier séjour au front. Faites, ô mon Dieu, que je n’oublie jamais votre Bonté et que je m’applique de jour en jour à souffrir plus chrétiennement.

Merci, ô mon Dieu, du long repos que vous m’avez accordé ; j’étais las[1], vous m’avez réconforté ; faites que demain, en repartant pour le front, je sois animé d’une résolution nouvelle de remplir mon devoir. J’espère en votre grâce, ô mon Dieu, car je suis faible et lâche.

Donnez-moi la force de me séparer sans faiblesse de ceux que j’aime et de partir animé d’une confiance entière en vous, d’une soumission totale à votre Sainte Volonté.

Faites, ô mon Dieu, par le secours de votre grâce, que je sois toujours prêt à paraître devant vous. J’accepte d’avance le sort que vous me réservez et, si vous me rappelez près de vous, c’est avec les noms de Jésus, de Marie de Joseph sur les lèvres que je veux mourir.

Donnez la force à ceux qui restent et nous attendent et plus particulièrement à maman que la séparation déchire. Donnez-lui la confiance en votre Providence.

Et vous, Vierge Marie, ma bonne Mère, je suis votre enfant, je me suis consacré à vous, je suis votre bien. Montrez que ce qui est dans vos mains, demeure en votre garde. Protégez-moi dans les dangers de la guerre, et, surtout, avant tout, gardez-moi un cœur pur et aimant. Ce cœur, je vous l’ai donné ; il est à vous ; si je vous le réclame, ne me le rendez pas : dites-moi que je vous l’ai donné sans retour et cachez-le au plus profond de votre cœur.

 

Sainte Thérèse secoure les soldats durant la Grande Guerre - Fusain de Pierre Léon Adolphe Annould de 1915.

Sainte Thérèse secoure les soldats durant la Grande Guerre - Fusain de Pierre Léon Adolphe Annould de 1915.

 

Voici ma permission finie. Demain, je repars pour Saint-Dizier, pour me faire équiper, avant de regagner ma Compagnie. Les huit jours que j’ai passés à Lyon m’ont paru plus longs que ceux de ma première permission. Je n’ai pas eu de dentiste à voir, etc. Donc beaucoup de temps libre. J’ai vu quelques amis : C. Cottet, P. Glas, J. Dubie, Jouvenet. En dépit du mouvement, les vides que la mort a créés dans le cercle des amitiés, rend la ville triste. Aux Maristes, l’on compte trente morts, sur lesquels vingt-six gradés.

J’ai passé ma permission avec Jean. Antoine est venu pour trois jours.

J’ai revu le père Charavay (que de choses à se dire après neuf mois de front passés ensemble et une aussi longue séparation) et cette pauvre et simple chapelle du Patronage de la Guille où j’ai tant prié autrefois. Il y avait encore là le brave Emmanuel Mouterde ; maintenant, il veille, lui aussi, sur moi là-haut.

Presque tout le temps, j’ai circulé en soldat ; les chevrons au bras. Le numéro 99 de mes écussons provoquait des commentaires et parfois les questions des mères angoissées. Dans les rues, beaucoup de jeunes dandys imberbes et insolents, de dix-sept à dix-huit ans : ils ne connaissent pas la souffrance ; leur luxe, leur maintien semblent afficher l’indifférence et le dédain pour les « poilus ». Beaucoup de mutilés…

 

Foire de Lyon, 1916 (Agence Rol / BNF Gallica)

Foire de Lyon, 1916 (Agence Rol / BNF Gallica)

 

Lundi 29 mai 1916 (Dijon)

 

La journée a été dure, mais j’avais communié ce matin avec maman. J’ai dit adieu à la maison à sept heures, et à huit heures vingt-sept, le train m’enlevait de Vaise. Maman était là sur le quai avec Anne-Marie, Julienne, Marie-Rose et Georges. Maman pleurait : cela me brisait le cœur ; mais je ne voulais pas faiblir et je me suis efforcé de leur sourire jusqu’à la dernière minute. Quel dur moment !

Il fait un temps gris, triste et froid… rien de gai…

Débarqué à Dijon[2] à quatorze heures, je n’en repars que demain à neuf heures. Je suis avec un camarade de ma Compagnie. Je suis triste, je sens le cafard qui m’envahit ; j’essaie de réagir en écrivant.

Nous avons appris que la Division est de retour à Verdun : Mon Dieu, protégez-moi, donnez-moi la force et le courage.

 

Foyer pour Poilus de la gare de Dijon (inauguré en avril 1916)

Foyer pour Poilus de la gare de Dijon (inauguré en avril 1916)

 

Mardi 30 mai 1916

 

Nous sommes allés au cinéma pour tuer le temps : c’était fort « bête », comme dans tous les cinémas actuels ; … un film intéressant et triste sur l’école de rééducation professionnelle des Mutilés de Lyon[3].

 

Journal du 28 mai au 5 juin 1916 - Retour à Verdun : quelle tristesse !

 

Un poilu du 4e Génie m’a affirmé avoir vu le 29, au matin, des permissionnaires des 99e, 22e et 30e : la Division serait donc toujours au repos.

J’ai pu trouver, pour cinquante sous, un bon lit à l’hôtel du Nord. J’ai entendu la Messe et communié à Saint-Bénigne… Combien j’ai pensé à maman qui, à la même heure, se rendait à Saint-Augustin !

 

Mercredi 31 mai 1916

 

Je suis arrivé hier au soir à Saint-Dizier. On nous a fait coucher dans des baraquements ; j’ai fort bien dormi sur deux bancs placés côte à côte.

Je suis allé à la messe ce matin et j’ai communié ; puis, j’ai erré dans la ville comme une âme en peine, en proie à un violent cafard.

 

JUIN 1916

Jeudi 1er juin 1916

 

J’ai quitté Saint-Dizier ce matin. Je me suis tellement ennuyé que je me suis fait équiper dès l’après-midi d’hier et ce matin, à six heures trente, le train m’emmenait vers Revigny, Bar-leDuc.

A onze heures trente, je débarque à Longeville, à cinq kilomètres de Bar-le-Duc. Un Bataillon du 30e se trouve là. Le service des étapes nous dirige sur Culey, à six kilomètres de Bar. Tandis que nous cheminons sur la route de Culey, une escadrille d’avions boches nous survole, allant bombarder Bar-le-Duc. On entend le fracas des bombes et l’on voit la fumée des éclatements.

Je m’arrête à Tannois pour voir Antoine ; puis je gagne Culey où je retrouve mon Bataillon.

 

Formation de bombardement de 5 Breguet 14B2  - Photo Etienne Molé (Crédits : http://albindenis.free.fr/)

Formation de bombardement de 5 Breguet 14B2 - Photo Etienne Molé (Crédits : http://albindenis.free.fr/)

 

Vendredi 2 juin 1916

 

Je suis réintégré dans ma Compagnie, mais à la 12e escouade. Tous mes amis sont sains et sauf. La Compagnie ne compte que six morts ou disparus. J’ai eu le plaisir de trouver à ma Compagnie mon ami J. Sogno, sorti aspirant de Joinville et devenu mon chef de Section.

Je suis plus calme ; mon cafard s’est évanoui depuis que j’ai rejoint mes amis.

J’arrive à temps ; dans deux ou trois jours, nous montons prendre les tranchées du côté de Moulainville, secteur relativement calme.

 

Samedi 3 juin 1916

 

Bruits contradictoires sur notre Secteur. On parle de Vaux… Moral fort bas chez tous dès que l’on prononce le nom de Verdun. Pour moi, le moral est bon ici ; mais cela me fait froid d’aller à Verdun.

 

Dimanche 4 juin 1916

 

Journée splendide. J’ai communié. L’église est un pauvre grenier, le curé étant schismatique ; le vrai curé a été dépossédé.

C’est la fête de Jeanne d’Arc, donc la fête de tous les soldats français et principalement des soldats chrétiens. Jeanne savait que ses meilleurs hommes d’armes étaient ceux qui allaient au combat après une communion.

 

Carte Postale - Inauguration du Monument à Jeanne d'Arc à St-Etienne le 4 juin 1916 (Crédits : Delcampe)

Carte Postale - Inauguration du Monument à Jeanne d'Arc à St-Etienne le 4 juin 1916 (Crédits : Delcampe)

 

Vu Antoine hier. L’on m’a confirmé notre montée dans le secteur Eix Châtillon. Le 99e occuperait Châtillon… Moral meilleur. Les Compagnies de mitrailleuses du 416e ont traversées Culey ce matin, descendant vers la vallée de l’Aire.

 

Lundi 5 juin 1916

 

J’ai revu M. Danger. Le Régiment a fêté solennellement Jeanne d’Arc. Notre nouveau Chef, le Colonel Borne, est très croyant, il pratique. Son premier soin, en arrivant au Corps a été d’établir un aumônier régimentaire ; pour honorer Jeanne d’Arc, il a demandé à M. Thellier de Poncheville[4] de célébrer aujourd’hui la Messe en plein air. L’assistance a été nombreuse ; en tête, le Colonel entouré de son état-major : des officiers, francs-maçons notoires, sont venus par servitude et se découvrent devant Jésus Hostie. La pluie a gâté la cérémonie et troublé le discours de l’abbé de Poncheville. Les permissions ont été suspendues vendredi jusqu’à nouvel ordre.

 

Photo d'une messe d'enterrement à Belrupt en Verdunois, prise en Juin 1916. Au 1er plan, l'abbé de Poncheville en soutane noire avec une étole blanche autour du coup (Frédéric B. a peut-être assisté à cet enterrement)

Photo d'une messe d'enterrement à Belrupt en Verdunois, prise en Juin 1916. Au 1er plan, l'abbé de Poncheville en soutane noire avec une étole blanche autour du coup (Frédéric B. a peut-être assisté à cet enterrement)

 


[1] Las : « fatigué »

[2] Soldats envoyés sur le front ou qui en reviennent, permissionnaires et blessés : tous ou presque transitent par Dijon

[3] Le film en question semble être le suivant : L'école municipale de Lyon, pour la rééducation des mutilés organisée par M. Herriot, sénateur du Rhône (1916). Noir et blanc, muet, durée : 8 mn 35 sec. Ce film est détenu par l’ECPAD (Réf. SS 57).

[4] Prêtre catholique du diocèse de Cambrai ordonné en 1900. Aumônier de la 28ème division d'infanterie de février 1916 à décembre 1919.

Rédigé par Frédéric B.

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