Journal du 15 mai 1916 - Repos à l'hôpital de Chaumont

Publié le 16 Mai 2016

Lundi 15 mai 1916 (Chaumont)

 

Me voici à la veille de quitter l’hôpital. Demain, je serai sortant ; samedi, je serai à Lyon, en permission. J’ai pris, malgré tout, un bon repos ; il y a cependant une différence entre l’hôpital que tout poilu rêve et celui où je suis tombé. Les premiers jours, c’était tout beau, tout nouveau ; je venais de passer des journées pénibles, atroces ; j’étais brisé et, vraiment alors, j’ai goûté le plaisir d’être à l’hôpital. Arrivé le lundi de Pâques, 24 avril, j’avais eu le samedi suivant la visite de Joseph et j’avais appris la chance qui me faisait tomber dans le service du Docteur Bergoend.

Chaque jour arrivaient des blessés de la Division qui me donnaient des nouvelles des camarades restés là-haut, de leurs souffrances terribles et je mesurais mieux mon bonheur. Mais, la première fatigue passée, le désœuvrement s’est fait sentir ; j’avais bien quelques livres, j’écrivais beaucoup pour ma distraire ; cependant, debout toute la journée, je ne pouvais pas demeurer enfermé dans ma chambrée, et j’essayais de descendre dans la cour. L’hôpital C est installé dans des casernes neuves, encore inachevées ; la cour est toute une fondrière ou plutôt ce n’est qu’un immense chantier ; un grillage de fil de fer l’entoure, l’isolant des bâtiments occupés par le dépôt du 109e d’infanterie. Sortir de ce grillage est interdit : au dehors, ce sont les prés verts, les ombrages…

Jamais de promenades organisées. Après la vie large du front, quoi de plus dur que d’être enfermé comme des ours tenus en cage ? C’est le meilleur moyen pour prendre le cafard ! La nourriture est mauvaise et insuffisante ; le pain, rationné, on peut le dire, honteusement : un petit bout, tout juste suffisant pour le repas, si bien qu’on doit s’en acheter tous les jours pour ne pas endurer la faim. Toujours le même régime : bouillon de vermicelles, haricots, lentilles, patates cuites à l’eau et sans sel, comme les paysans en donnent à leurs cochons. Pas même le repos moral : à chaque instant, les infirmiers passent dans les chambres, demandant des hommes de corvée et, si l’on est dans la cour, à prendre l’air, on est presque chaque fois réquisitionné pour décharger quelque camion de literie ou de lingerie.

 

Photographie émouvante, peut-être prise par Frédéric B., annotée au verso des noms de patients et d'infirmières de l'hôpital de Chaumont (cf. ci-dessous)

Photographie émouvante, peut-être prise par Frédéric B., annotée au verso des noms de patients et d'infirmières de l'hôpital de Chaumont (cf. ci-dessous)

Journal du 15 mai 1916 - Repos à l'hôpital de Chaumont

 

Voilà pourquoi si, par de longues heures de sommeil dans un bon lit, je me suis reposé physiquement, le vrai repos moral, c’est à Lyon, en permission, que je le prendrai. Je n’ai cependant pas le droit de me plaindre et je remercie le Bon Dieu de sa protection, de m’avoir évité tant de souffrances et de m’avoir tiré du danger.

Dans quel état étais-je lorsque j’ai été évacué de Douaumont ! Au physique, j’étais las et brisé ; au moral, j’étais prêt à paraître devant Dieu ; depuis mon arrivée au front en novembre 1914, j’avais souvent offert ma vie au Bon Dieu ; à Issoncourt encore, à Verdun, le Jeudi Saint, quelques instants avant de monter aux tranchées, j’avais renouvelé, auprès de Jésus Hostie, l’offrande de mon être tout entier. J’étais heureux, comme au 24 septembre, parce que j’étais prêt de Jésus : il était en moi, je pouvais mourir. En montant vers Douaumont, j’avais sans cesse à la pensée les scènes sanglantes de la Passion, l’Agonie de Jésus aux Oliviers, cette sueur d’eau et de sang qui l’inondait à la perspective de ses souffrances et de notre ingratitude. Jamais je ne les ai si bien comprises que dans la nuit du Mardi au Mercredi Saints, avant notre embarquement en camions. J’avais passé une nuit atroce, avec une fièvre violente, des cauchemars terribles et, le matin, après un court et pénible sommeil d’une heure à peine, je m’étais réveillé couvert d’une sueur froide.

Quelle analogie aussi entre notre montée aux tranchées, pour certains d’entre nous, c’était la mort, et la montée de Jésus au Calvaire : c’était le Vendredi Saint ; j’avais médité ce jour-là les divins mystères et suivi en esprit la Voie Douloureuse. Ainsi j’avais retrouvé mon calme : Jésus était avec moi.

Malgré ce calme moral, malgré cet abandon de chaque instant de mon être à Dieu, après dixhuit mois de souffrances, mon moi physique, ma bête humaine, se révoltait de plus en plus contre la souffrance ; j’étais affreusement las ; ce contraste entre le calme de mon âme et l’angoisse que je ressentais dans mon corps, m’a toujours frappé. Que de fois, dans les durs moments, n’ai-je pas dit au Bon Dieu ces paroles de Jésus : « Fiat voluntas tua ! » mais aussi : « Que ce Calice s’éloigne de moi, s’il se peut ! » Jésus a pris pitié de moi ; il a daigné me frapper au saint Jour de Pâques.

Voilà pourquoi je n’ai pas le droit de me plaindre. Je dois voir dans le repos qui m’est accordé une faveur de la Sainte Vierge qui a vu ma misère et s’en est émue. Ce repos est un répit qui m’est accordé pour me ressaisir et aller ensuite reprendre la tâche que j’ai quittée.

Pendant ces trois semaines d’hôpital, ces pensées sans doute ne sont point toujours demeurées présentes à mon esprit ; dans l’oisiveté du repos, j’ai peut-être laissé échapper des plaintes sur le manque relatif de bien-être ; je les regrette : l’homme, hélas ! A la mémoire bien courte.

Comme je l’ai noté, j’ai eu le plaisir de revoir Joseph le premier dimanche après Pâques ; puis le dimanche suivant, ce fut le tour de Louis à passer quelques heures auprès de moi. Que de choses à se dire après une si longue séparation ! Il n’y a plus que Jean que je n’ai pas revu depuis septembre 1914 ; mais j’espère bien le rencontrer lui aussi.

Mon plus grand bonheur, ici, a été de lire un peu ; j’ai réussi à me procurer quelques ouvrages intéressants, des romans ; mais celui que je suis le plus heureux d’avoir parcouru, hélas ! Trop vite car le temps pressait, c’est, sans contredit, la vie de Saint Augustin, par Louis Bertrand. Que d’états d’âmes évoqués, dépeints, et dans lesquels chacun peut se retrouver, à la lecture, pour y avoir été plus ou moins sujet ! J’ai voulu en tirer cette phrase de Saint Augustin, parce qu’elle me rappelle la joie ineffable que j’ai ressentie, plus particulièrement les jours de danger, d’être près de Dieu par l’union à Jésus et l’acceptation de la souffrance :

« La délectation du cœur humain dans la lumière de la vérité et la délectation de la Sagesse, la délectation du cœur humain, du cœur fidèle, du cœur sanctifié est unique. Vous ne trouverez rien dans aucune volupté qui puisse lui être comparé. Ne dites pas que cette volupté est moindre, car ce qu’on appelle moindre, n’aurait qu’à croître pour être égale. Non, je ne dirais pas : toute autre volupté est moindre. Cela ne peut se comparer. C’est d’un autre ordre, c’est une autre réalité. ».

Qu’on l’oublie trop souvent, hélas ! Pourtant, quelle force dans la douleur que l’espérance chrétienne et l’acceptation, de la souffrance ! Quelle source d’énergie !

J’ai retrouvé dans mes papiers deux lettres que j’ai écrites le Vendredi Saint, des Batteries de Thiaumont, adressées l’une à Antoine, l’autre à maman ; elles ne purent partir ; mais je ne veux pas qu’elles se perdent : elles sont pour moi, trop riches de souvenirs.

 

Mon cher Antoine Me voilà donc dans mon nouveau secteur. Tu devines ce qu’il peut être. J’ai la chance d’être en réserve et d’avoir une cagnat pour m’abriter. Quel sujet de méditation que ce séjour aux tranchées le Vendredi Saint ! J’y ai souvent pensé aujourd’hui, en relisant la Passion de Notre Seigneur. Hier, j’ai communié à Verdun : cela m’a fait grand plaisir et grand bien. Si tu savais comme on a hâte de quitter ces lieux sinistres et maudits ! Oh ! A quand l’espoir de quitter de pays ! Prie bien pour moi. Je t’embrasse affectueusement. (21 avril 1916)

Ma chère Maman : Votre lettre du 16 courant m’est arrivée juste au moment de mon départ pour la tranchée. C’est vous dire le plaisir qu’elle m’a fait. Je suis heureux de savoir nos malades hors de danger. Joseph sait-il la direction qu’il prendra ? Restera-t-il à l’intérieur ? Courage, ma chère maman, Dieu mettra fin à nos souffrances et nous paiera au centuple si nous savons les accepter. J’ai pu communier hier au soir : quelle force on se sent alors ! Aujourd’hui, en relisant la Passion, j’ai pensé souvent à tout ce que nos souffrances nous valent de mérites et au prix que cela pouvait acquérir. Vous savez que mon chapelet ne me quitte jamais. Il est à portée de ma main, dans ma capote, et, lorsqu’un dur moment vient, je récite vite une dizaine et cela va mieux.

Adieu, ma chère maman, je vous embrasse affectueusement ainsi que ceux qui sont à la maison.

P.S. : mettez des enveloppes et du papier dans vos lettres.

 

Pauvre maman ; la veille, je lui avais écrit que je remontais aux tranchées et que « c’était calme ». Le Bon Dieu m’a protégé et a fait cessé, pour un temps, les angoisses de maman.

 

Rédigé par Frédéric B.

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