Journal du 13 au 21 avril 1916 - Le jeudi saint avant LA Bataille (Verdun)

Publié le 21 Avril 2016

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 13 au 21 avril 1916 ("Avant LA Bataille - Verdun" par le Poilu Frédéric B.)

 

 

Jeudi 13 avril 1916

Temps détestable. Toujours le même défilé incessant d’autos. Vu monter le 35e d’infanterie qui, il y a un mois et demi, cantonnait ici même, revenant déjà de Verdun.

Les civils racontent qu’au début de la bataille de Verdun ils demeurèrent huit jours sans pouvoir traverser la route, les autos se suivant dans les deux sens, à se toucher, soit une moyenne de sept milles autos par vingt-quatre heures.

Sont redescendus : le 143e Territorial, le 37e d’infanterie venant de Béthincourt où il a dû repousser, dimanche passé, de violents assauts, et, déjà quelques blessés du 147e, monté hier.

 

Jeudi 20 avril 1916 (Jeudi Saint)

C’est la dernière journée à passer à Verdun, loin du feu. A mesure que la journée s’avance, que les ordres précis se donnent, la fièvre augmente chez tous. Ce jour-là, justement, il y a, dans mon Bataillon, un bon nombre de malades qui sont envoyés au Médecin-Chef et dont plusieurs seront évacués. On envie ces heureux qui ne verront pas les redoutables tranchées de Douaumont et ne feront pas l’attaque… car, de plus en plus, il devient évident que l’on attaquera, vraisemblablement pour réoccuper les tranchées perdues par le 19e Régiment d’Infanterie. Les majors distribuent aux infirmiers et aux brancardiers de nombreux paquets de pansement comme en vue d’une « grande casse ».

J’ai la fièvre, au sens réel du mot ; mais, malgré tout, je suis plus calme, plus près de Dieu que mardi. J’avais communié ce jour-là, mais, à la pensée des souffrances et de la mort, mon âme se révoltait. J’avais eu le soir un sommeil agité et pénible, je m’étais réveillé couvert d’une sueur froide, après un repos troublé par de véritables hallucinations qui m’avaient torturées physiquement et moralement.

Reconstitution peinte de la Croix rouge française de 1914 à 1918

Reconstitution peinte de la Croix rouge française de 1914 à 1918

Et voici que, comme un remède lent mais efficace, la visite de Jésus a produit en moi le calme moral et même physique. Je suis prêt à faire mon devoir, offrant ma vie au Bon Dieu et, dans le sentiment de ma grande faiblesse, lui demandant sa grâce pour ne point faillir. Je me rappelle les heures bénies qui précédèrent les journées de Champagne, en septembre 1915, où je vivais intimement uni à Dieu parce que j’allais à Lui presque quotidiennement. Mon plus grand désir est de communier avant de monter au combat… Mais comment ?… Et, pourtant, quel jour meilleur que celui-ci pour s’unir à Jésus, puisqu’en ce jour-là même, il y a dix-neuf siècles, il institua pour nous son Eucharistie ?

Ce désir, cet appétit que j’ai de recevoir Jésus, le Bon Dieu permet qu’il soient satisfaits. Nous sommes sur la point de manger la soupe, le soir, lorsque l’abbé T… du 2e Bataillon, m’offre de me donner la communion. Cantonné à l’hôpital Saint-Nicolas, contigu à notre Caserne, il a célébré la messe le matin, dans la chapelle de l’hôpital, dévastée par les obus. Puis, il a dressé un reposoir et, toute la journée, les poilus sont venus, comme autrefois dans leurs paroisses, visiter Jésus Hostie et l’adorer. Un certain nombre, même, se sont plus intimement unis à Lui dans la Sainte Communion.

J’accepte avec bonheur l’offre de l’abbé T… et j’ai le bonheur de recevoir Jésus dans mon cœur avant de monter aux tranchées. Oh ! Comme je demande pardon à Jésus de mes fautes, de mes heures de révolte contre la souffrance ! Que de grâces à implorer ! Bénédictions pour ma famille, actions de grâces, force et lumière pour tous, pour les camarades qui sont au front, la délivrance et le Ciel pour ceux qui sont tombés… Je renouvelle à Dieu, du fond de mon cœur, l’offrande de ma vie… Qui a jamais éprouvé la douceur de s’annihiler1 devant son Dieu, de se faire petit, tout petit ? Il semble alors que l’on sente plus particulièrement la main de Dieu descendre pour nous protéger… et l’on vit du bonheur !

 

Nuit du Jeudi au Vendredi Saint (20 au 21 avril 1916)

Les dernières heures de notre séjour à Verdun sont employées à des distributions. Nous emportons deux jours de vivres de réserve, plus de la nourriture pour la journée de demain ; les cartouches sont au complet. Puis, ce sont les adieux aux camarades, les suprêmes recommandations en cas de mort, de blessures graves, et, aussi, l’arrivée du courrier : peut-être le dernier, car qui sait si les lettres nous arriveront là-haut ? Chacun de nous prévient les siens, famille et amis, laisse prévoir des retards dans les correspondances, envoie un dernier adieu au pays...

Les Compagnies de mitrailleuses quittent la Caserne d’Anthouard les premières. A huit heures trente, le Bataillon se met en route, les sections à cinquante mètres de distance. Il fait clair ; le ciel est sans nuage. Nous traversons la ville pour gagner les quais de la Meuse et, de là, les portes de l’enceinte, puis un faubourg dont je ne me rappelle pas le nom. Jusque là, nous n’avons pas trop à souffrir de la boue. Mais, au-delà du faubourg, notre martyre commence. Les routes sont entièrement occupées par les camions automobiles et les convois de ravitaillement. La boue forme une nappe liquide, épaisse de dix à quinze centimètres, qui comble les trous de la chaussée et ménage des surprises. Pour ne pas perdre les distances, il faut courir à chaque instant. Bientôt nous abordons les pentes des hauteurs qui dominent Verdun. Arrivés aux premières batteries, - de grosses pièces à longue portée, qui tirent sans arrêt, - nous faisons la pause. Nous avons tout juste parcouru trois kilomètres. A gauche, à droite, partout, des éclairs de canon, des fusées lumineuses, au loin des projecteurs. Au-dessus de nos têtes, une de nos escadrilles2 d’avions, invisible dans la nuit, fait entendre le ronflement de ses moteurs ; une « saucisse », derrière nous, émet des signaux lumineux.

 dix minutes de pause… et nous partons, cette fois pour ne plus nous arrêter jusqu’au but. Pendant deux kilomètres environ, nous grimpons encore. Plus nous avançons, plus la route est boueuse, plus le terrain est ravagé par les marmites. Nous passons à côté du Fort Saint-Michel. La voie Decauville qui dessert la batterie du fort est coupée de partout ; les croisements de routes sont plus particulièrement bouleversés par les obus. Nous arrivons sur la crête et prenons sur la droite un chemin, dans quel état, mon Dieu ! Et qui traverse ce qui fut un bois. Tout le long du talus, des obus empilés en quantité inimaginable dans de vagues tranchées abandonnées ; nous croisons des corvées de soupe, des blessés du 147e et d’autres régiments… A la sortie du bois, le chemin tourne sur la gauche et longe le Fort de Souville : alors, nous entrons véritablement dans « l’Enfer »…

Comment dépeindre ce paysage lugubre et fantastique ? Nous voici sur le plateau de Douaumont. De chaque côté de la route s’alignent des trous d’obus d’un calibre formidable : de 150, 210, etc. Toute la série des grosses marmites jusqu’aux 380 et aux 420. Sur notre droite, le Fort de Souville dresse sa silhouette, sans que je réussisse encore à l’identifier, car c’est le lendemain seulement qu’il me sera possible de m’orienter… Des chariots brisés, des chevaux éventrés et en décomposition, des cadavres de poilus à demi enfouis dans la boue, jalonnent la route.

Et quelle boue ! Dans ce chemin sans cesse pilonné par les obus, elle atteint une épaisseur terrifiante ; liquide, elle comble les trous de marmites et plus d’un y tombe qui doit recourir à l’aide d’un camarade pour en sortir.

Nous avons hâte de parvenir à notre emplacement de réserve. Le feu de notre artillerie, en effet, est incessant ; par bonheur, l’artillerie ennemie répond peu, dans la région où nous nous trouvons du moins. Cependant, au moment où nous prenons à gauche une route qui conduit à Fleury-sous-Douaumont et de là aux Batteries de Thiaumont, notre objectif, quelques fusants de 77, éclatent au croisement où ma Compagnie vient de passer : aucun mal.

Pauvre village de Fleury ! L’artillerie ennemie s’est acharnée sur lui ; il n’en reste que des pans de murs à demi écroulés. A chaque instant, des rafales d’obus s’abattent sur ces ruines, habitées néanmoins ; il y a encore, dans Fleury, quelques caves, et une ceinture de tranchées l’entoure.

S’il est possible, le sol est encore plus bouleversé, défoncé que partout ailleurs ; les 380 ont creusé là des trous de huit à dix mètres de diamètre, de quatre à cinq mètres de profondeur. Au sortir du village, nous trouvons les cadavres de deux camarades qui viennent d’être tués ; déjà la boue les a presque recouvert… Puis plus loin encore des chevaux crevés, des chariots brisés.

Nous arrivons enfin aux Batteries de Thiaumont. La marche s’est faite sans à-coups et sans pertes au Bataillon ; seule la boue a provoqué l’allongement de la colonne et, par suite, l’allure précipité de la marche.

Nous relevons le 328e d’infanterie, et ma Compagnie la 15e Compagnie de ce Régiment : oh ! hasard de la grande guerre, c’est la Compagnie de ce pauvre ami Serve tué à Tahure ; voici que je retrouve, dans cette même Compagnie, un camarade des Maristes que je n’avais pas revu depuis quatre ans et avec qui je n’étais pas resté en relation. Le temps de se serrer la main, de se donner quelques nouvelles et il faut se quitter !… Mais comment exprimer la douceur et le charme de ces rencontres inattendues entre anciens camarades de tant d’années d’école ! Que de souvenirs évoqués en de si courts instants !

C’est minuit : il faut songer à s’installer. Nous n’avons à notre disposition, pour la section, que trois minuscules cagnats où, évidemment, tous ne tiendront pas. Les premiers arrivés s’entassent là-dedans ; les autres, en errant dans la boue et la nuit noire, finissent par découvrir des abris construits par des artilleurs, abris assez solides d’ailleurs, et ils s’y logent.

 

1Annihiler : rendre de nul effet

2Escadrilles : unité militaire

 

Rédigé par Frédéric B.

Publié dans #Journal

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