Journal du 4 au 14 mars 1916 - Un hiver difficile aux tranchées

Publié le 14 Mars 2016

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 4 au 14 mars 1916 ("Un hiver difficile aux tranchées" par le Poilu Frédéric B.)

 

 

Samedi 4 mars 1916

Départ des Monthairons à neuf heures quarante-cinq ; le Régiment s’ébranle dans l’ordre suivant : 3e, 2e, 1er Bataillons, section par section à deux cents mètres l’une de l’autre. Nous traversons Ancemont, il y a huit jours encore gare terminus du ravitaillement, aujourd’hui abandonné par suite du bombardement. Nous passons la Meuse et entrons dans le gros bourg de Dieue où nous cantonnerons dans les péniches amarrées sur le canal de l’Est.

Antoine, lui, est au village ; je l’ai revu ce matin.

 

 

VIII. LES HAUTS DE MEUSE ET ISSONCOURT

 

Dimanche 5 mars 1916

J’ai mal dormi cette nuit dans ma péniche. J’avais acheté hier au village une petite botte de paille pour soixante-quinze centimes ! Et, malgré cela, j’ai eu froid, la péniche ayant de l’eau sous son double plancher.

Départ à sept heures : nous nous rapprochons encore de la ligne de feu. On entend une violente canonnade du côté des Eparges et de Calonne. Nous traversons Sommedieue ; ce village, jusqu’ici demeuré intact, a reçu quelques marmites ces jours derniers ; aussi les civils déménagent-ils. Nous croisons des convois d’émigrants qui s’en vont avec de maigres baluchons sur le dos.

A la sortie du village, nous entrons dans les bois et, bientôt, nous commençons à trouver des bivouacs1 semblables à ceux de Champagne. Au bout de cinq kilomètres environ, nous croisons la route Verdun - Metz et nous pénétrons dans notre camp, baraquements de planches édifiés au fond d’un ravin boisé. Il y a là un véritable petit village auquel il ne manque même pas l’église et le temple protestant.

C’est la promesse d’une vie telle que celle de la Champagne, vie de souffrance et de dangers, de travaux. J’aurais besoin de beaucoup prier, mais j’espère que le Bon Dieu me donnera soutien et protection. D’avance, j’offre toutes mes souffrances à Jésus parce que j’ai péché et que je dois expier.

Nous n’avons été logés que le soir, à la place du 30e montant aux tranchées. Toute la journée, la canonnade a été violente des deux côtés.

 

Lundi 6 mars 1916

Nous comptions être arrivés en place : non pas. A sept heures, départ : nous appuyons un peu à gauche pour changer de Camp. Au bout de deux kilomètres, nous arrivons au Camp de Marquenterre. Là, point de place. Nous demeurons sous la pluie jusqu’à quatorze heures ; on nous case alors tant bien que mal dans des baraquements abrités dans une carrière.

 

Mardi 7 mars 1916

Nous avons passé la nuit, couchés sur le plancher froid et humide, entassés les uns sur les autres, en rond, autour d’un brasero2. Au dehors, il gelait fort ; nous n’avions pas chaud.

Sept heures : départ pour le travail : nous sommes au chantier lorsque le fourrier vient nous chercher : un ordre d’alerte est arrivé. Nous rentrons pour manger la soupe et faire nos sacs, en vue d’un départ.

La canonnade a fait rage toute le nuit ; une attaque boche s’est déclenchée sur Fresnes que l’ennemi aurait enlevé, dit-on.

 

Mercredi 8 mars 1916

Hier soir, à cinq heures, une canonnade violente s’élève sur notre gauche ; elle dure environ deux heures pour se ralentir enfin ; mais toute le nuit, l’artillerie donne.

Il fait froid ; nous avons changé de baraquement, mais les conditions de séjour restent les mêmes : nous couchons sur le plancher humide, souillé de crachats ; on a chaud partout, sauf le dos où l’on est glacé. Point d’eau pour se laver : on devient sale et crasseux.

Temps splendide. De bonne heure, combats d’avions ; l’un des nôtres, un biplan3, est forcé d’atterrir. Toute la journée, le ciel est sillonné par des escadrilles boches devant lesquelles nos pauvres Farman, après quelques essais de lutte, sont réduits à rompre de combat.

Violents duels d’artillerie sur les trois heures du soir. Les Allemands arrosent les bois et les batteries avec des 105, 150, 210, du 340 de marine et des obus lacrymogènes4. Sur un petit bois où se dissimulent deux batteries du 54e d’artillerie, ils lancent un millier d’obus, tuant quatre artilleurs, en blessant huit autres.

 

Biplan de 1916

Biplan de 1916

 

Jeudi 9 mars 1916

J’ai eu la joie de communier hier au soir. Après la soupe, je me promenais, lorsque je rencontre les deux aumôniers Divisionnaires. Ils ont justement le Bon Dieu sur eux et, simplement, au milieu des champs, j’ai communié tandis que de toutes parts crachaient les canons.

Toute la nuit, la canonnade a duré, des plus violentes, surtout de la part des Allemands ; ce matin, vers six heures, c’est un vacarme terrible : nos batteries exécutent un tir de barrage qui met fin à la canonnade.

Temps brumeux. Nous partons au travail à sept heures du matin pour creuser des tranchées. La neige se met à tomber sans arrêter les tirs d’artillerie, par instants très violents.

Nous touchons deux jours de vivres de réserve supplémentaires, ce qui porte à quatre jours nos vivres… sans doute de crainte que le ravitaillement ne soit coupé un jour, l’ennemi bombardant les routes.

 

Vendredi 10 mars 1916

La nuit a été extraordinairement calme : quelques coups de canon de notre côté, sans riposte de la part de l’ennemi. La neige est tombée en assez grande abondance, il fait froid.

Gris le matin, le temps se découvre vers quinze heures : alors la canonnade de tonner, sans atteindre cependant une grande violence, sauf vers dix-sept heures, où nos 75 exécutent une puissante concentration de feux.

 

Samedi 11 mars 1916

Hier soir, vers neuf heures, une violente attaque allemande s’est produite au nord de Verdun. Ce matin, l’ordre du jour suivant nous a été lu.

Le Général commandant la 2e Armée à ses troupes :

« l’ennemi a renouvelé hier au soir ses violentes attaques restées infructueuses. Courage mes amis, nous sommes près du but ! »

Ce matin, dans notre secteur, c’est le calme ; mais toute la nuit, nos canons s’étaient faits entendre.

 

Dimanche 12 mars 1916

Nous avons travaillé la nuit passée sur les Hauts de Meuse, au-dessus du village de Watronville. La journée est ensoleillée, relativement calme, marquée par des luttes d’avions. Les appareils boches vont bombarder le pont de Dieue-sur-Meuse.

Messe au Camp, avec allocution de l’abbé Thellier de Poncheville.

J’ai eu le plaisir de rencontrer là un vieux camarade de l’Externat, P. Bouget, maréchal des logis au 54e d’artillerie : je ne l’avais pas revu depuis trois ans.

 

Lundi 13 mars 1916

Nous devions achever notre tâche cette nuit ; mais une patrouille du 416e ayant abandonné un blessé, contrordre nous a été donné.

Nous allons d’ailleurs travailler comme hier, au-dessus de Watronville. A dix heures, au moment de rentrer, il se trouve que les Boches arrosent la route et le bois à sa droite. Nous cheminons par les bois qui bordent le côté gauche de la route et où, par bonheur, l’ennemi ne tire pas.

Journée relativement calme. L’ennemi bombarde le Camp Romain qui doit être évacué.

 

Mardi 14 mars 1916

Hier, travail dans les conditions accoutumées, avec des tirs d’arrosage à gauche et à droite de la route qui nous interdisent de passer jusqu’à vingt heures. A la faveur d’une accalmie, nous gagnons enfin le chantier par la route.

A dix heures, l’ennemi reprend son tir, le dirigeant à notre joie, sur la gauche de la route.

Un obus de rupture, 210 ou 280, tombe à l’entrée de la carrière de la Chevretterie, sans faire d’autre mal qu’un blessé léger à la Compagnie.

 

 

 

1 Bivouac : campement rudimentaire qui permet de passer la nuit en pleine nature

2 Brasero : appareil de chauffage généralement utilisé à l'extérieur

3 Biplan : avion pourvu de deux ailes portantes superposées

4 Lacrymogènes : un composé chimique qui provoque une irritation

Rédigé par Frédéric B.

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