Journal du 24 février au 2 mars 1916 - Une marche fatiguante / Lettre à Maman

Publié le 2 Mars 2016

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 24 février au 2 mars 1916 ("Lettre d'un poilu à sa mère" par le Poilu Frédéric B.)

 

 

Jeudi 24 février 1916

J’ai achevé la journée d’hier dans de tristes pensées. La canonnade1 grondait toujours. J’avais remarqué l’air préoccupé d’Antoine. Je ne doute pas que ces violents combats au nord de Verdun ne soient le début de la grande offensive allemande tant annoncée. Antoine m’a dit hier de me tenir prêt le plus tôt possible et je conçois fort bien que la partie finale ne tardera pas à se jouer.

Je demande seulement que le Bon Dieu me donne force et courage pour remplir mon devoir et qu’il me conserve à ma famille. J’accepte les souffrances que je pourrai avoir à endurer pour racheter mes fautes et celles de ceux qui me sont chers, celles de la France, les blasphèmes2 et les malédictions de mes camarades.

Les esprits sont las, aigris, cela est certain ; et donc l’on entend parfois des propos qui vous attristent. Mais, si l’on fait part de l’abattement, du manque de foi ou de l’oubli de la pratique religieuse, on retrouve encore dans le fond la vieille âme française qui permet au poilu le plus « rouscailleur 3» de « tenir sa place » au moment du danger. Beaucoup de fanfaronnade ! Et pourtant les plus violents en paroles ont presque tous un scapulaire4 à leurs vêtements et s’inclinent devant le dévouement et l’industrie bienfaisante des aumôniers5 auxquels ils ont recours lorsqu’ils se sentent en danger.

La journée a été employée aux préparatifs de départ. Quant à la direction, il est de plus en plus probable que nous nous éloignerons de Montbéliard et de Delle : on parle, pour une première étape, de Thaon, à dix kilomètres à l’ouest d’Epinal.

Le Communiqué d’hier au soir manque de précisions sur les combats de Verdun : « Les combats dans la région au nord de Verdun se sont déroulés avec une violence croissante. Nous nous trouvons en présence de l’offensive annoncée sur Verdun, offensive entreprise avec des moyens très puissants. Nos troupes ont énergiquement défendu le terrain, infligeant des pertes considérables à l’ennemi ». C’est peu clair ! Et le canon tonne toujours !

Nouveau Communiqué : Alternative d’avance et de recul. Nous perdons le village de Hautmont, le bois des Caures, que nous reprenons en partie. Nous tenons aux ailes. La canonnade s’étend sur un front de quarante kilomètres, les actions d’infanterie sur quinze kilomètres.

 

Vendredi 25 février 1916

Nous devions quitter Arches ce matin. Hier au soir, il n’y avait pas encore d’ordre de mouvement ; nous ne sommes pas partis et avons manœuvré comme d’habitude.

Pourquoi ce changement ? ? Il est évident que nous sommes en réserve pour aller, nous aussi s’il le faut, à Verdun : une simple dépêche et nous entrons dans la danse.

Le Communiqué annonce un léger recul aux deux ailes (zone du combat d’infanterie) sans que les boches aient pu rompre notre front ; ils ont laissé, dit-on, des monceaux de cadavres… Somme toute, ce recul est normal, nos premières lignes ayant du être écrasées par le feu de la grosse artillerie ennemie. L’important est que le front demeure intact.

 

Samedi 26 février 1916

Nous partions pour la manœuvre lorsque l’ordre survient de rentrer au Cantonnement pour les préparatifs de route.

Les « tuyaux » circulent de toutes parts : on va à Verdun, à Sainte-Ménéhould, etc. On ne sait rien encore, à la vérité si ce n’est que l’on part.

On assure même que les permissionnaires qui devaient prendre le train ce soir, seront retenus…

Qu’importe où nous irons : ma dernière pensée, à ma mort, si je viens à tomber, sera pour la France, maman et tous ceux qui me sont chers.

 

Ce 26 février 1916

Ma chère maman :

Nous nous embarquons demain : où irons nous ? Je ne sais encore, mais, bien sûr, dans quelque endroit où il faudra se battre, sinon tout de suite, du moins tôt ou tard.

Quoi qu’il en soit, ma chère maman, je veux vous dire encore une fois ici que je ferai bravement mon devoir, avec le secours du Bon Dieu et la pensée de papa qui nous a dit, dans ses dernières paroles : « Ne transigez jamais avec le devoir, quel qu’il soit ! »

Je ne sais quel sort m’est réservé. Le Bon Dieu m’a préservé jusqu’ici. Que sa volonté soit faite ! S’il lui plaît de m’appeler bientôt à Lui, j’accepte ce sacrifice pour la France et pour tous ceux qui me sont chers.

Si je meurs, ma chère maman, ne me pleurez pas. Dites vous bien :

- Que mourir au champ d’honneur est une gloire

- Que votre petit Frédéric est allé au combat calme et tranquille, offrant sa vie au Bon Dieu, et son chapelet à la main.

Si le Bon Dieu me rappelle à lui, ma chère maman, ce sera une grande grâce qu’il me fera. Je vous en supplie, ma chère maman, ne pleurez pas, songez au bonheur infini que j’aurai mérité.

Certes, il faut être pur pour aller droit au Ciel : priez beaucoup pour moi, pour que j’y entre vite et que j’aille y retrouver papa.

Je vous remercie, ma chère maman, de l’éducation chrétienne que vous m’avez donnée, vous et papa, et vous demande aussi pardon pour les fautes que j’ai pu commettre envers vous ainsi qu’envers les autres.

Ma dernière pensée sera pour Jésus, Marie, et pour vous et tous ceux que je laisserai près de vous.

Fait à Arches, le 26 février.

 

Je viens de voir Antoine. Il est certain que, si nous partons, c’est pour aller à un « coup de tampon »… à Verdun ?… Pas sûr… car, sans doute, sur quelque autre point du front, allons-nous déchaîner, à notre tour, une violente offensive.

 

Lettre d'un poilu à sa mère

Lettre d'un poilu à sa mère

 

Dimanche 27 février 1916

 

Nous sommes partis ce matin, à zéro heure cinquante, d’Arches, après une veillée passée en préparatifs, sans avoir pu prendre de repos. Nous sommes allés embarquer à Epinal : la route, toute en verglas, a rendu la marche pénible. A six heures nous étions à la gare, où nous avons touché deux jours de vivres de chemin de fer, deux jours de vivres de débarquement.

Embarquement à huit heures trente ; départ à neuf heures trente. Nous passons par Toul, Pagny-sur-Meuse, où l’ordre est donné de débarquer. Nous allons à Void où nous débarquons à dix-sept heures trente. Nous allons cantonner à onze kilomètres de là, à Méligny-le-Grand, étape très pénible par suite de la fatigue de deux jours sans sommeil.

Le village a une centaine d’habitants ; les fermes y sont immenses ; le pays est accidenté, dénudé ; les villages rares. A vingt kilomètres de Saint-Mihiel, à cinquante kilomètres de Verdun, nous sommes en Lorraine, aux confins de la Champagne.

 

Lundi 28 février 1916

 

Repos ; on ignore combien de temps l’on restera ici… Dix-sept heures : l’ordre de départ est donné pour demain.

 

MARS 1916

 

Mercredi 1er mars 1916

 

Départ de Méligny-le-Grand à cinq heures du matin. Nous suivons d’abord une direction est-ouest, en passant par Vaux-la-Grande, Oëy, Morlaincourt, Ligny-en-Barrois. Nous traversons les Côtes de Meuse, pays aux vallons parallèles, incultes, où de maigres pieds de vigne garnissent les pentes. Les villages, espacés, sont petits et bien groupés. La population diminue et le vide qu’a produit la guerre ajoute encore à la tristesse des lieux, les femmes n’ayant pu suffire à cultiver les vastes espaces aujourd’hui en friche6.

Ligny-en-Barrois est une petite ville industrielle sur l’Ornain. La vallée de l’Ornain est plus verte et plus riche. A Ligny, nous retrouvons les 52e et 75e de la 27e Division.

Après Ligny, nous traversons Nançois-le-Petit et faisons grand-halte après la gare. Une dernière étape de cinq kilomètres nous amène à Salmagne, notre gîte. Salmagne, avec ses trois cents habitants, est un gros village d’autrefois neuf cents âmes, perdu dans une vallée encaissée.

 

Ville de Ligny-en-barrois en 1916

Ville de Ligny-en-barrois en 1916

 

Jeudi 2 mars 1916

Départ à sept heures du matin. Marche sur Courcelles-sur-Aire par Loisey, Culey, Resson, Naives-devant-Bar, Vavincourt, les Marats, Erize-la-Petite. Grand-halte à la sortie de Resson… c’est une marche de 33 kilomètres épuisante, toute en montées et en descentes… Autour de Bar-le-Duc, des tombes de la bataille de la Marne.

Courcelles-sur-Aire est aux trois quarts détruit. Le village semble avoir été incendié en 1914. Toute la Compagnie se trouve logée dans une immense grange.

 

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1Canonnade : échange ou succession de coups de canon

2Blasphèmes : parole ou discours qui outrage la religion

3Rouscailleur : homme qui réclame ou proteste

4Scapulaire : pièce d'étoffe passée sur les épaules, caractéristiques de certains ordres religieux

5Aumônier : ministre d'un culte attaché à un corps ou à un établissement pour y assurer le service religieux

6Friche : terrain dépourvu de culture et abandonné

 

Rédigé par Frédéric B.

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