Journal du 15 au 25 mars 1916 - Des rafales d'obus sur la Meuse

Publié le 25 Mars 2016

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 15 au 25 mars 1916 ("Des rafales d'obus sur la Meuse" par le Poilu Frédéric B.)

 

 

Mercredi 15 mars 1916

La nuit passée, j’ai accompagné une corvée1 jusqu’aux Monthairons-sur-Meuse. Nous avons couché là-bas et sommes repartis sur les huit heures, ce matin, pour être à midi à la Chevretterie.

J’ai vu Antoine au Fort du Rozelier. Du fort, l’on découvre une vue splendide sur le front de bataille de Verdun, depuis Montfaucon, sur la gauche.

 

Jeudi 16 mars 1916

Nous avons relevé cette nuit le 416e devant Watronville. Clair de lune splendide. Silence de l’artillerie ennemie. Incendie à Châtillons-sur-les-Côtes. Il paraît que nous avons démoli plusieurs batteries ennemies et, aussi, la pièce de 280 qui nous faisait tant de peur et de mal.

Nos tranchées sont des plus rudimentaires, peu profondes, sans abris solides ; mais leur position est des meilleurs. La première ligne est établie le long de la voie ferrée ; la ligne de soutien dans un verger, à deux cents mètres devant le village ; elle domine le bas fond où court la voie ferrée.

Nous avons passé la nuit, éveillés, creusant et améliorant les tranchées, charriant aussi des solives arrachées aux décombres. Au petit jour, ma section, qui est de réserve, quitte la ligne de soutien pour rentrer dans Watronville où elle passera la journée dans une cave.

Le village, bâti en longueur au pied des Hauts de Meuse, est évacué depuis une dizaine de jours et se trouve déjà aux trois quarts démoli par les obus ennemis. C’est l’habituel spectacle des intérieurs saccagés et pillés : meubles ouverts et brisés ; linges épars sur le sol ; literies traînées dans les caves ou transportées aux tranchées ; les maisons sont encore pleines de foin, de blé, de pommes de terre. Les caves seules sont habitées : elles sont de solidité douteuse, à peine capable de résister à un 105 ; un 150 en ébranlerait sérieusement la voûte… Des chats faméliques hantent ces ruines et se nourrissent de nos restes.

L’église est sérieusement atteinte, le clocher est à jour.

Tous les jours, l’ennemi lance quelques obus, gros et petits sur le village, au moindre poilu qui se montre à l’œil inquisiteur des saucisses ennemies. Aussi les caves sont-elles rigoureusement consignées.

 

Reims après les bombardements de la Première guerre mondiale

Reims après les bombardements de la Première guerre mondiale

 

Samedi 18 mars 1916

Nuit calme. Notre artillerie tire toujours, à son habitude, pour harceler l’ennemi. A peine quelques obus, en réponse sur le village et les tranchées de Ronvaux.

Ma demi-section était au ravitaillement, hier au soir, pour la Compagnie. Il faut suivre pour y aller, la route de Ronvaux qui, avant de rejoindre la route de Verdun - Metz, traverse une crête balayée par les obus… l’ennemi ne répondait pas à nos tirs de harcèlement. Néanmoins, nous pressions le pas pour regagner notre abri. Au bord de la route gisait encore le pauvre conducteur de notre cuisine tué hier. Cela fait une singulière impression de voir ces cadavres, à la lueur blafarde de la lune.

Nous mangeons la soupe le soir à vingt heures et le matin à quatre heures, au retour de la tranchée de soutien.

J’étais éreinté hier, je tombais de sommeil, à tel point que je me suis couché et endormi sur la terre glacée de la tranchée.

En réponse à nos tirs sur les villages ennemis, nous recevons des rafales de 149 qui font écrouler les murs en éclatant avec un fracas terrible. Mais aussi, le soir, l’on va, en hâte, dans les maisons en ruines, chercher les bois de charpente pour nos cagnats des tranchées et des moellons2 pour renforcer les caves.

Entre nous, il est assez grotesque de voir les nôtres bombarder les villages avec du 75, tandis que l’ennemi répond immédiatement avec ses plus grosses marmites.

 

Dimanche 19 mars 1916

Nuit calme en face de nous, mais, sur notre gauche, la canonnade fait rage par moments. Notre artillerie, dans notre secteur, harcèle l’ennemi qui, heureusement, répond peu, mais toujours avec de grosses marmites3.

A cinq heures, grand arrosage des lignes arrières de l’ennemi ; réponse immédiate de Ronvaux.

Depuis deux jours, notre artillerie détruit les villages aux mains de l’ennemi. Nos 75 lancent des rafales qui provoquent des ripostes sur Watronville.

Nous avons renforcé notre cave avec des étais et l’avons surchargé de cailloux pris aux maisons abattues. Les coups de l’artillerie ennemie sont d’ailleurs à peu près localisés dans une certaine partie du village, derrière l’église.

 

Lundi 20 mars 1916

Nous sommes allés aux corvées habituelles hier soir et ce n’est qu’à minuit que nous avons occupé nos tranchées. A ce moment, l’autre demi-section partait en patrouille reconnaître la corne du bois situé à huit cents mètres en face de nous et occupé par l’ennemi : opération très délicate qui, par bonheur, s’est accomplie sans pertes.

Notre artillerie poursuit son bombardement auquel l’allemande répond par des rafales de gros calibre sur le village… Bombardement du Camp Romain par l’ennemi : trois morts, une trentaine de blessés au 416e : décidément le camp est détestable… et la première ligne ne reçoit pas d’obus.

 

Mardi 21 mars 1916

A vingt et vingt-trois heures, nos 75 font de violentes rafales sur les positions ennemies. La première fois pas de réponse ; mais la deuxième, heureusement que nous étions cachés, voici deux rafales de 150 qui tombent…

Cette nuit, nous avons pu dormir à partir de minuit ; mais le temps est lourd et les poux nous dévorent.

Dès le matin, nos 75, les « raquettes » les appelons-nous, reprennent leur jeu. Cette fois, la riposte est bien « conditionnée » : « l’on ne se sent pas fixe » sous de pareilles marmites.

Midi : les Allemands nous servent pendant quelques minutes une rafale « aux pommes » et plutôt brutale. Le 75 tire de plus belle.

Quatorze heures trente : nouvelle rafale de 150, bien fournie.

 

Mercredi 22 mars 1916

Journée assez calme. Ce n’est que vers seize heures, que nous recevons quelques 77 et deux ou trois obus de 105.

 

Jeudi 23 mars 1916

Neuf heures trente : rafale de 150. Notre artillerie tape dur. Il en est ainsi de part et d’autre jusqu’à midi. Un obus tombe sur la maison à côté, perce le mur, produisant une violente secousse.

Après-midi relativement calme. Quelques rafales sur le village.

 

Vendredi 24 mars 1916

Sur les huit heures du soir, violente canonnade sur notre gauche ; dans notre secteur, l’artillerie tire toujours pour harceler l’ennemi.

Travail de nuit : notre peloton s’y rend à minuit. La pluie, heureusement, nous fait rentrer.

Dès le matin, notre artillerie se met à tirer : tir de démolition, tir par rafales. L’ennemi essaye d’y répondre sur Watronville, mais ses batteries sont bien vite obligées de se taire sous nos rafales.

 

Samedi 25 mars 1916

Journée calme. Notre artillerie tire beaucoup. Point d’obus sur Watronville.

 

Bombardements d'obus dans les tranchées en 1916

Bombardements d'obus dans les tranchées en 1916

 

1Corvée : travaux pénibles susceptibles d'être effectués par les copmbatants au front comme au cantonnement

2Moellons : pierres de petites dimensions brute, ébauchées ou équarries employées avec avec du mortier pour maçonner un mur

3Marmite : obus de gros calibre

Rédigé par Frédéric B.

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