Journal du 4 au 23 février 1916 - Vers la bataille de Verdun

Publié le 23 Février 2016

 

Vendredi 4 février 1916

Départ de Chagey à six heures trente. Etape par Chenebier, Echavanne, Frahier, le Ban-de-Champagney, Ronchamp (Grand-halte) Malbouhans, Saint-Barthélémy et Mélisey (soit 28 kilomètres).

Mélisey est un gros chef-lieu de canton sur l’Ognon, je crois, dans un bas-fond assez pittoresque1  ; le village est à l’embranchement des routes de Gérardmer, Besançon et Belfort.

Cantonnement passable, mais population de mercantis2 toujours prête à exploiter le soldat.

Je suis las, mais cela peut encore aller.

 

Samedi 5 février 1916

Départ à six heures trente, étape sur Bas-Blanzey, au sud-ouest de Fougerolles. Itinéraire : Mélissey, la Ferme Bège, Belmont-la-Corbière, Esboz-Brest, Froideconche (grand-halte, Saint-Valbert et Bas-Blanzey.

Nous arrivons à quinze heures. Je n’en puis plus.

Les gens nous ont très bien reçu. Ici les fermes sont construites en belle pierre et ont un aspect confortable. L’eau de vie de mirabelles est excellente.

 

Dimanche 6 février 1916

Départ à cinq heurs trente. De fatigue et de froid, je n’ai pas dormi. Nous traversons Fougerolles, très important chef-lieu de canton. Le Régiment se forme en colonne sur la route de Plombières, à la sortie de Fougerolles.

Itinéraire : Fougerolles, Plombières-les-Bains, les Granges (grand-halte), puis Mailleronfeing, petit hameau3 de la commune de Bellefontaine.

Ici, point d’œufs, ni vin, ni cidre, rien que de l’eau ; le village est à six kilomètres. « Il y en a marre et marre » ! J’ai aux pieds des ampoules qui me font souffrir et il est temps que cela finisse.

J’ai assisté à une véritable battue aux lièvres : il y en avait de véritables bandes et, dans un espace restreint, l’on en débusque une vingtaine.

 

Lundi 7 février 1916

Départ à sept heures quarante cinq de Mailleronfeing. Prenant la route de Raon-aux-Bois, nous gagnons de village, traversons Aneuménil et arrivons à Arches sur les onze heures. Nous cantonnons au sommet du village, au Château bâti sur un éperon4 qui domine toute l’agglomération.

Antoine se trouve également à Arches ; nous passerons donc un mois ensemble.

 

Mardi 8 février 1916

Repos. Les permissions qui, au départ de Chagey atteignaient le pourcentage de vingt pour cent ce qui me faisait espérer de partir au début mars, sont ramenées à dix pour cent.

 

Mercredi 9 février 1916

Manœuvre de Bataillon : marche d’approche sous bois.

 

Jeudi 10 février 1916

Manœuvre de Régiment : marche d’approche sous le tir d’artillerie, puis sous le feu d’infanterie.

Nous partons à huit heures ; grand-halte au sortir d’Aneuménil : manœuvre jusqu’à quinze heures. Temps détestable : neige et vent.

 

Poilus au repos

Poilus au repos

 

 

Lundi 14 février 1916

Journée mémorable. Au réveil, temps affreux : bourrasques de vent et de pluie. Qu’importe à des braves ! A huit heures, on se rassemble. Nous voici en marche sur la route de Hadol, nous rejoignons de là celle de Laménil à travers bois et champs. La pluie, torrentielle, nous fouette le visage. Le Bataillon se forme dans le champ à droite de la route, à l’abri d’un boqueteau5. Nous restons là une heure et demie durant ; après quoi, l’ordre nous est « hiérarchiquement » transmis de rentrer au cantonnement maugréant6, mouillés et crottés.

 

Mercredi 16 février 1916

Je suis las de commander et d’avoir à commander à des hommes qui « en ont marre » et contre qui l’on ne peut employer les moyens coercitifs7 de la caserne. Pourtant, mes hommes ne sont pas mauvais ; mais ils sont aigris et « s’en foutent ». Et contre la force d’inertie, on se bute.

 

Vendredi 18 février 1916

Mystère impénétrable : hier soir à vingt heures trente, je venais de me coucher, lorsque le sergent de jour a réuni dix hommes de la Compagnie (dont deux de ma demi-section), et, après avoir donné cent vingt cartouches, deux jours de vivres de réserve, les a conduits au Bataillon où les 1e, 2e et 4e Compagnies avaient également envoyé chacune semblable détachement dans une direction inconnue. Il est à remarquer que l’on a choisi les meilleurs soldats de la Compagnie et de même dans les autres Compagnies du Bataillon… On se perd en conjectures8 sur la mission de ce détachement.

Nous avons fait aujourd’hui manœuvre de Division : infanterie, artillerie, génie. Temps brumeux, neige… On est las de se mouiller et d’avoir les pieds à la glace !

J’ai eu la bonne fortune de rencontrer G. Moussy agent de liaison à l’état major de son Groupe. Je ne l’avais pas revu depuis la Champagne.

En rentrant, ce soir, je retrouve les camarades partis hier. C’était une vulgaire opération de police contre des déserteurs habitant un groupe de maisons à plus de cent kilomètres d’ici, au voisinage de la frontière suisse. Ils ont jugé bon de déguerpir sans attendre qu’on les cerne.

 

Dimanche 20 février 1916

De garde par un temps splendide.

 

Lundi 21 février 1916

Manœuvre de Division, dont la garde m’a dispensé.

A onze heures, à Dinoze, notre artillerie a descendu un avion boche.

Hier soir, un Zeppelin a été signalé allant dans la direction Saint Die - Epinal.

 

Mardi 22 février 1916

L’avion boche qui a été abattu hier à Epinal a fait des victimes. Tombé au milieu de la ville, dans un jardin, il prit feu. La foule était accourue ; soudain, des bombes, placées sur l’appareil, firent explosion au contact de la flamme : coût, une quinzaine de tués, une trentaine de blessés.

Par ailleurs, la journée a été bonne pour notre aviation et notre défense aérienne. Un Zeppelin abattu près de Bar-le-Duc, sept avions descendus ; Mulhouse, Habsheim, Pagny-sur-Moselle bombardés.

Depuis dimanche matin, on entend une violente canonnade dans la direction de Verdun ; elle ne s’arrête même pas la nuit.

 

Mercredi 23 février 1916

La canonnade continue aussi violente ; des régiments d’artillerie, au repos dans la région, montent là-bas.

Le Communiqué annonce précisément qu’après un violent bombardement, les Boches ont attaqué nos positions au nord de Verdun, remportant un succès partiel en s’emparant du Bois de Hautmont, au prix de lourdes pertes.

Notre période d’exercice s’est terminée aujourd’hui sur une dernière manœuvre exécutée dans les champs couverts de neige. Nous partons à pied, vendredi matin, pour Delle, dit-on !

 

 

1Pittoresque : qui, par sa disposition originale, son aspect séduisant, est digne d'être peint

2Mercantis : commerçant ou homme d'affaire malhonnête

3Hameau : groupe de maisons rurales situées hors de l'agglomération principale d'une commune

4Éperon : contrefort extérieur destiné à soutenir un bâtiment ou une muraille

5Boqueteau : petit boit situé le plus souvent au milieu d'une plaine

6Maugréer : manifester contre quelqu'un, contre quelque chose sa mauvaise humeur

7Coercitif : qui agit par contrainte

8Conjecture : hypothèse

Rédigé par Frédéric B.

Publié dans #Journal

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