Journal du 24 janvier au 3 février 1916 - Des journées calmes ?

Publié le 3 Février 2016

 

Lundi 24 janvier 1916

Ma section va relever la 1e section de la Compagnie au poste du Bächle, sur la voie ferrée Belfort Mulhouse. Le poste est établi dans la cave d’une bicoque à moitié démolie par les obus, qui se trouve à gauche de la voie et la surplombe, la voie étant ici fortement encaissée. Devant la maison, la route de Fulleren à Carspach enjambe la ligne sur un pont de pierre et ciment armé. Le parapet du pont1, face à l’ennemi est garni de gabions2 qui portent des créneaux3 ; sous le pont, une barricade munie de créneaux : c’est l’emplacement de mon escouade4 en cas d’attaque.

Le réseau de sentinelles5 est placé à cent cinquante mètres environ de la maison. On s’y rend en terrain libre. De jour, une sentinelle double à la voie, un homme de planton6 au pont ; de nuit une sentinelle double à la route de Carspach au Calvaire, une autre sur le talus de gauche de la voie ferrée, une autre sur celui de droite et une autre sentinelle double, au bord du ruisseau du Bächle, fournie moitié par notre poste, moitié par les Dragons à pied qui occupent le bois en saillant sur notre droite. De bons réseaux de barbelés les couvrent et protègent le poste. Pas de coup de fusil. D’ailleurs, on n’aperçoit aucune tranchée ennemie.

Le temps est splendide ; les avions ennemis montrent une assez grande activité, mais l’artillerie boche se tait. Toute la nuit dernière, on a entendu grand roulage sur leurs routes. Ce calme est plutôt curieux après le bombardement des journées précédentes (trois milles obus sur le Bataillon environ).

 

Mardi 25 janvier 1916

Journée calme ; arrosage mutuel des batteries. Hier soir, quelques obus sont tombés aux lisières de Ballesdorf ; une heure plus tard, nos 120 et 757 envoyaient quelques rafales sur Carspach et le poste du Fer à Cheval devant nos tranchées du Calvaire. A Ballesdorf, un civil a été légèrement blessé : il est probable que les boches voulaient simplement arroser les batteries8 et qu’ils ont fait un tir de zone dont quelques coups se sont trouvés trop longs.

 

Mercredi 26 janvier 1916

Le temps s’est remis au gris. Les Boches ont travaillé toute la nuit, planté des piquets, cloué des planches, remué des tôles.

 

Jeudi 27 janvier 1916

Minuit : je suis de garde. La journée d’hier a été calme. Depuis trois jours, pas un obus sur notre baraque. Dans l’après-midi d’hier, les Boches ont de nouveau lancé des obus sur Ballesdorf, sans blesser personne, je crois. L’un d’eux est tombé, paraît-il, sur le café du Cheval Blanc. Nos 75 ont répondu sur Hirsingen ? Il est évident que les Boches peuvent nous faire beaucoup de mal, les civils n’ayant pas été évacués, au lieu que chez eux Altkirch, Carspach, peut-être même Hirtzbach n’ont plus de civils.

A vingt heures, nouvel arrosage d’une vingtaine d’obus sur le village : le résultat m’en est inconnu. De notre poste, l’on entendait des cris, des bruits de voitures, un vacarme propre à attirer les coups et qui n’a fait qu’augmenter à l’arrivée des obus, chacun courant sans doute de son côté. Naturellement nos 75 se sont fâchés de nouveau et ont envoyé, par rafales, une cinquantaine de projectiles sur… ?

On dit aussi qu’avant-hier les Boches ont démoli le hameau de la Tuilerie sur la route de Ballesdorf à Baudricourt ils l’avaient pris pour cible depuis quelques jours.

Il y a ce soir dans l’air un souffle de malaise accru par l’activité inaccoutumée de l’artillerie ennemie. La nuit dernière, une patrouille boche est venue, par deux fois, jeter des grenades sur le Calvaire. Aussi, ce soir, les sentinelles veillent-elles avec plus de vigilance que d’ordinaire. Chez les Boches même, il y a de l’inquiétude ; ils braquent longuement leurs projecteurs sur nos tranchées et lancent des fusées. La présence insolite et prolongée de nos 75 a certainement un rapport avec le réveil de leurs canons.

D’autre part, c’est la fête de Guillaume. Au fait de la dévotion9 qu’ont les Boches pour l’Empereur, on a toujours peur d’une attaque pour ce jour-là : tout le monde est sur ses gardes.

Nous sommes relevés dans la nuit du 27 au 28 - et pour retourner à l’arrière, dans un camp - par le 402e d’infanterie. Ces mouvements de troupe ont dû mettre la puce à l’oreille du Boche.

… Nous avons offert une aubade10 aux Boches pour leur réveil, en l’honneur de la fête de leur Kaiser 11! A sept heures, un auto-canon, embusqué sur la route de Fulleren, à quatre-vingt mètres du pont de la voie ferrée, ouvre le feu : vingt-cinq obus, coup sur coup, puis l’auto-canon démarre sans que les Boches aient répondu. Journée des plus calme.

 

Photo d'un soldat à côté d'un obus

Photo d'un soldat à côté d'un obus

 

Vendredi 28 janvier 1916

Nous avons été relevé sans incidents à une heure du matin par le 402e. Départ à deux heures trente de Ballesdorf, par Compagnie. Le Bataillon se forme à Dannemarie. Etape par Retzwiller, Valdieu jusqu’à Chavanne-l’Etang, où nous cantonnons pour la journée.

 

Samedi 29 janvier 1916

Départ de Chavannes à six heures : Foussemagne, Cunelière, Petit-Croix, Novillard, Vezelois, Danjoutin. Grand-halte au sortir de la ville, Bavillars, Buc, Mandrevillars, Echenans, Chagey, où nous arrivons vers seize heures, n’en pouvant plus.

Le 2e Bataillon est à Chagey avec nous, le troisième à Chavonvillars.

Hier au soir et aujourd’hui, j’ai eu un noir cafard. A la Maison, c’est la fête de maman et, pour la deuxième fois de puis le début de la guerre, nous sommes dispersés. Et la guerre n’est pas encore finie !

 

Dimanche 30 janvier 1916

J’étais las et fourbu hier au soir ; pourtant, après la soupe, je suis allé en promenade au village voisin, Luze, où mes camarades et moi nous avons trouvé excellent accueil et dîner réconfortant. Aujourd’hui, dimanche, nous y sommes retournés et avons poussé, l’après-midi, jusqu’à Héricourt. Le soir, nous avons fait un bon petit dîner à Luze.

 

Lundi 31 janvier 1916

Nous ne chômons pas. Ce matin, exercice ; ce soir, marche, service en campagne. Il s’agit de remettre la troupe en main, de renforcer les cadres : ça barde !

Nous ne resterons pas longtemps ici : quatre ou cinq jours au plus ; puis, ce sera le Camp d’Arches où, dit-on, nous devons nous rendre par étapes pour le 7 février.

 

FEVRIER 1916

 

Mardi 1er février 1916

Emmanuel est venu me voir de Dannemarie. Je l’ai trouvé au retour de l’exercice.

 

Jeudi 3 février 1916

Nous partons demain pour le Camp d’Arches.

Repos toute la journée.

 


 

1Parapet du pont : petit mur construit au bord du pont

2Gabions : paniers cylindriques sans fonds qui servaient de protection

3Créneau : ouverture utilisée pour tirer ou observer, à l'abri de l'adversaire

4Escouade : petit groupe de soldats

5Sentinelle : guetteur

6Planton : soldat mis à la disposition d'un chef pour assurer des liaisons de service

7120 et 75 : calibres des canons

8Batteries : ensemble de canons

9Dévotion : attachement à la religion ou aux pratiques religieuses

10Aubade : concert donné à l'aube sous les fenêtres de quelqu'un

11Kaiser : empereur d'Allemagne

Rédigé par Frédéric B.

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