Journal du 9 au 27 décembre 1915 - Une triste découverte des tranchées de Ballesdorf

Publié le 28 Décembre 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 9 au 27 décembre 1915 ("Une triste découverte des tranchées d'Alsace" par le Poilu Frédéric B.)

 

 

Jeudi 9 au vendredi 10 décembre 1915

 

Chèvremont : pluie, boue, sale cantonnement ! Au réveil, le cafard, lorsque les cris sauvages de l’homme de jus[1] me tirent du sommeil. Je pense à mon lit doux de la maison et me retrouve à la guerre.

 

 

Samedi 11 décembre 1915

 

A sept heures trente, nous quittons Chèvremont pour Ballesdorf, près Dannemarie. Successivement, nous traversons Petit-Croix Montreux-Vieux, Retzwiller, Dannemarie et entrons dans Ballesdorf[2] sous la pluie. Nous tombons sur un bon cantonnement : beaucoup de paille, pas trop de courant d’air.

 

Vue de Ballesdorf (carte postale - début XXème siècle)

Vue de Ballesdorf (carte postale - début XXème siècle)

 

Dimanche 12 décembre 1915

 

Je commence à me familiariser avec le village et à m’y reconnaître. Mais mes impressions sont tellement confuses encore… sans doute auront-elles le temps de changer. Je ne sais comment les fixer.

Ballesdorf, en français Baudricourt, est un charmant petit village, aux maisons groupées et régulièrement alignées le long des rues. L’ensemble est coquet, agréable à l’œil. A part quelques rares bâtisses qui sont sans style ou affichent le goût boche, les maisons sont toutes édifiées suivant le même modèle : murs en torchis soutenus par une charpente de bois dont les diverses pièces, montées symétriquement, se détachent en couleur foncée sur les murs badigeonnés d’une teinte plus claire. Les toits sont vieux et moussus, ils s’avancent en auvent à plusieurs étages. L’intérieur est simple et propre.

 

Groupe de militaires français dans une rue du village de Ballersdorf par Castelnau Paul (1880-1944) - http://www.photo-arago.fr/

Groupe de militaires français dans une rue du village de Ballersdorf par Castelnau Paul (1880-1944) - http://www.photo-arago.fr/

 

L’église qui date d’une vingtaine d’années, est d’une construction légère, de beaucoup d’effet, mais, somme toute, elle n’est pas belle.

 

 

Lundi 13 décembre 1915

 

Hier, j’ai visité l’école de Ballesdorf.

Une chose remarquable, c’est la quantité d’enfants, garçons et filles, qui peuplent le village. A mon arrivée à l’école des garçons, c’était la récréation : soixante-dix-sept gamins sautaient dans une petite cour sous la surveillance d’un instituteur soldat, sergent au 49e Territorial et de l’ancien maître allemand, quelque temps envoyé en France comme otage, puis réintégré à Ballesdorf.

 

L’école-mairie de Ballesdorf aujourd'hui

L’école-mairie de Ballesdorf aujourd'hui

 

La fréquentation de l’école est obligatoire et sanctionnée par des amendes, comme sous le régime boche. Les jeunes gens, jusqu’à vingt ans, y sont astreint deux fois par semaine. Les enfants, paraît-il, assimilent rapidement le français, mais, sitôt sortis de l’école, c’est le patois alsacien ou l’allemand qu’ils parlent. Rien d’étonnant à cela d’ailleurs.

C’était hier dimanche. Grand-messe à neuf heures trente. L’église était comble ; sermon et chants en allemand.

C’est un fait absolument extraordinaire de voir un village aussi près des lignes et pourtant absolument intact.

 

 

Mercredi 15 décembre 1915

 

Emmanuel est venu me voir de Dannemarie à son retour de permission.

 

 

Jeudi 16 décembre 1915

 

Travaux en première ligne. Les boyaux sont dans un état effroyable de délabrement, éboulés, pleins d’eau, le terrain étant argileux et marécageux. Calme en ligne.

 

Soldats aux travaux dans une tranchée (1916)

Soldats aux travaux dans une tranchée (1916)

 

Les Allemands, dit-on, font évacuer Altkirch : on les voit déménageant les maisons. Prépareraient-ils quelque opération ? Peut-être nous a-t-on amenés ici dans cette prévision.

 

 

Vendredi 17 décembre 1915

 

Aujourd’hui, nous avons touché chacun une capote neuve. J’ai quitté avec regret ma vieille capote grise, sale et fripée, mais que j’avais traînée dans la Somme et la Champagne et sur laquelle j’avais cousu mes premiers galons.

 

Capote bleu horizon - Modèle 1915

Capote bleu horizon - Modèle 1915

 

Distribution de cadeaux de la ville de Lyon aux combattants du 25 septembre ; pipes, tabac, couteaux, etc.

 

 

Dimanche 19 décembre 1915

 

Montée du Bataillon aux tranchées. La Compagnie reste en réserve à Ballesdorf.

 

 

Mercredi 22 décembre 1915

 

Ma Compagnie a pris hier au soir les tranchées de deuxième ligne au Bois du Stockete[3], organisé défensivement par notre Génie. Nous avons trouvé là de bonnes cagnats, à l’épreuve des 210, et, somme toute, n’était l’obscurité qui y règne, nous ne sommes point mal du tout.

 

Tranchée de première ligne, secteur de Hirtzbach (limitrophe du secteur de Ballesdorf) - 1916 - Paul Castelnau (© Dist. RMN-Grand Palais)

Tranchée de première ligne, secteur de Hirtzbach (limitrophe du secteur de Ballesdorf) - 1916 - Paul Castelnau (© Dist. RMN-Grand Palais)

 

Je ne pense pas que nous restions longtemps par là ; des bruits de relève courent. Je quitterai le pays à regret, car le secteur est tranquille, les habitants sont affables et rarement nous avons été aussi bien.

 

Carte du secteur d'affectation de Frédéric B. et de ses hommes fin 1915 (Bois du Stockete, Ballesdorf)

Carte du secteur d'affectation de Frédéric B. et de ses hommes fin 1915 (Bois du Stockete, Ballesdorf)

 

Je suis dans mon quatorzième mois de campagne : depuis mon départ de Vienne, que d’événements où, clairement, j’ai vu la main de Dieu me protéger ! Et cependant, il y a des heures où je suis tenté d’oublier cette protection divine. Le repos et l’inaction où je suis réduit, favorisent les idées frivoles qui, par réaction, me poursuivent. Et puis, également, depuis l’attaque du 25 septembre[4], j’ai perdu mes meilleurs amis… nous formions un petit groupe de jeunes gens chrétiens. Je suis seul : non pas que les camarades me manquent, mais plutôt les « amis ».

O mon Dieu, rendez-moi ma ferveur passée. Ma bonne Mère[5], je vous ai donné mon cœur : gardez-le, ne me le rendez pas, consumez-le d’amour pour vous.

 

Vendredi 24 décembre 1915

 

Vingt et une heures… Un vilain temps aujourd’hui : du vent, de la pluie, de la boue, une boue infecte dans laquelle on est obligé de patauger du matin au soir et bien souvent pour des sottises.

 

Boyau dans la boue en 1915 - HUFFSCHMITT/SIPA

Boyau dans la boue en 1915 - HUFFSCHMITT/SIPA

 

C’est la veillée de Noël, la deuxième que je passe en guerre. Sera ce enfin la dernière ? L’an passé, nous étions aux créneaux : douze heures de garde consécutive par un froid de loup. Cette année, au moins, ma Compagnie a la chance de ne pas être en première ligne ; nous comptions passer la journée au village et voici que c’est dans un abri « à l’épreuve », un trou sans air, humide et plein de poux, que nous faisons la veillée. Quand à la messe de minuit…

 

L´Image de la guerre - Noel 1915 - Messe aux tranchées

L´Image de la guerre - Noel 1915 - Messe aux tranchées

 

Je suis à la tristesse, car je songe aux Noëls d’antan, tout pleins de gaieté. Notre famille est dispersée… Autour de moi, les camarades ressentent la même douleur de « se souvenir ».

Pourquoi donc veillons-nous, puisque pour nous qui sommes en ligne, il n’y a pas de messe de minuit ? Pour revivre ces souvenirs et la tradition du réveillon en famille, qui est remplacé par l’escouade, la section… Et dans notre vaste abri, où deux sections sont rassemblées, accroupis en cercle autour de modestes friandises, sur les bat-flanc, de petits groupes mangent ; d’autres jouent aux cartes et fument une « bonne » pipe, tandis qu’en un recoin un joueur d’harmonica siffle mélancoliquement les airs de Noël.

 

Soldats français jouant aux cartes dans un abri - Collection J. Le Toquin (Crédits : Rue des Archves/RDA)

Soldats français jouant aux cartes dans un abri - Collection J. Le Toquin (Crédits : Rue des Archves/RDA)

 

J’ai laissé à mes hommes une certaine liberté. Trois d’entre eux « se sont débinés » à Ballesdorf… pour réveillonner. J’ai fermé les yeux : c’est Noël !

 

 

Lundi 27 décembre 1915

 

Relève. Nous redescendons à Ballesdorf.

 

 

 

[1] Soldat de corvée de distribution de café.

[2] Ballersdorf est une commune française située dans le département du Haut-Rhin, en région Alsace.

[3] Tout juste à l’est de Ballesdorf

[4] En Champagne : voir passage du Journal de Frédéric B. concerné.

[5] La Vierge Marie.

Rédigé par Frédéric B.

Publié dans #Journal

Commenter cet article