Journal du 19 octobre au 9 décembre 1915 - En permission à Lyon

Publié le 10 Décembre 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 19 octobre au 9 décembre 1915 ("En permission à Lyon" par le Poilu Frédéric B.)

 

 

Mardi 19 octobre 1915

 

Nous ne quittons la gare de Champagney[1] qu’à deux heures trente. J’avais été fatigué durant le voyage et même avais eu à Lure une violente crise de coliques. Aussi avais-je obtenu de mettre mon sac à la voiture, ce qui me permet de faire la marche, douze kilomètres, environ, sans fatigue.

 

Trajet de Frédéric B. vers la Haute-Saône (à partir de www.carto1418.fr/)

Trajet de Frédéric B. vers la Haute-Saône (à partir de www.carto1418.fr/)

 

De Champagney, nous avons gagné Chenebier, petit village à six kilomètres d’Héricourt. Chenebier est un gentil village de Haute Saône, pays accidenté, boisé, aux prairies vertes, aux ressources abondantes : fruits, vin gris, lapins, oies, beaucoup d’eau, foin, et des habitants affables : un paradis à côté de la Champagne ! Nous devons rester plusieurs jours à Chenebier ; aussi nous installons nous de notre mieux dans nos cantonnements. Sortant de l’enfer de la Champagne, il nous est difficile de nous accoutumer au calme qui règne ici.

 

Chenebier au début du XXème siècle (bas du village)

Chenebier au début du XXème siècle (bas du village)

 

Le village possède un temple protestant et une église catholique. Le temple est placé au centre du village, vers l’école ; il a la même apparence qu’une église, avec un clocher pointu, au lieu que l’église catholique, construite à l’écart, a un clocher plus simple revêtu de tuiles colorées.

Le pays est accidenté, vallonné à l’extrême. Tous les coteaux sont garnis de bois, futaies[2] de chênes dont le feuillage d’automne est d’une belle couleur rousse. Ces bois, d’ailleurs, sont tous organisés en vue de la défense de Belfort et leurs lisières ont été munies de tranchées et de fils de fer. Au fond de chaque vallon, un petit ruisseau, chacun contribuant pour sa part à grossir un petit cours d’eau qui passe à l’est du village et actionne une machine.

 

Chenebier aujourd'hui (avec son église et son temple protestant) (france-voyage.com)

Chenebier aujourd'hui (avec son église et son temple protestant) (france-voyage.com)

 

Vendredi 22 octobre 1915

 

Nous avons eu, ce soir, prise d’armes[3] pour la remise des décorations. Bien que tous nous soyons plus ou moins blasés sur ces cérémonies, nous avons été, me semble-t-il, plus impressionnés que de coutume par cette revue.

 

Prise d'arme en 1915 (128e RI - Album Chardoillet - http://www.chtimiste.com/)

Prise d'arme en 1915 (128e RI - Album Chardoillet - http://www.chtimiste.com/)

 

Nous étions à la veille de l’attaque, il y a un mois[4] ; à revoir le drapeau, aujourd’hui, nous avons revécu le souvenir des amis disparus. Le Colonel a fait d’ailleurs un discours très bien senti ; déjà, il avait achevé de remettre les décorations, lorsque, véritable surprise, les enfants des écoles, par une délicate attention, viennent sous la conduite de l’institutrice offrir un bouquet à chacun des décorés… Les plus blasés ont été touchés. Les décorés piquèrent les bouquets au bout de leur baïonnette et assistèrent au défilé habituel face au drapeau.

 

 

Samedi 23 octobre 1915

 

Marche de Compagnie, par Frahier[5], soit une huitaine de kilomètres qui nous donnent l’occasion de faire connaissance avec le pays et de nous orienter un peu.

A dater d’aujourd’hui, les permissions ont repris. Il part deux permissionnaires un jour et trois le suivant. Je suis le 11e caporal à partir. Quand sera-ce donc mon tour ?

 

 

Mercredi 27 octobre 1915

Marche promenade à Belfort ; traversée de la ville et retour. Grand-halte à Essert… Quand sera-ce mon tour de partir en permission[6] ?

 

Belfort en 1915 (http://www.mascoo.com/)

Belfort en 1915 (http://www.mascoo.com/)

 

NOVEMBRE 1915

 

Lundi 1er novembre 1915

 

Emmanuel[7] est venu me voir en bécane depuis Dannemarie. Je l’ai accompagné à Belfort. Il y avait un an que je ne l’avais pas vu. Aussi, malgré la pluie qui a gâté notre journée, suis-je rentré content le soir à Chenebier.

Nous avons projeté de faire venir maman[8] à Belfort dimanche prochain. Nous lui avons écrit : pourra-t-elle venir ?

 

Carte "Autour de Chenebier" (à partir de l'Atlas de Haute-Saône disponible aux archives départementales)

Carte "Autour de Chenebier" (à partir de l'Atlas de Haute-Saône disponible aux archives départementales)

 

Lundi 8 novembre 1915

 

Maman n’a pas pu venir hier. J’ai pris Antoine[9] à Valdoie et nous avons dîné avec Emmanuel. Nous avons passé une bonne journée ensemble, trop courte malheureusement.

Ma permission va peut-être se trouver avancée par suite du départ de deux caporaux pour l’école de sous-officiers.

 

 

DECEMBRE 1915

 

Jeudi 9 décembre 1915

 

Chèvremont - Territoire de Belfort.

Voici fort longtemps que je n’ai pas écrit mon journal ; depuis le 8 novembre, je crois. Notre vie à Chenebier s’écoulait si tranquille, exercice matin et soir, qu’aucun événement saillant ne méritait d’être mentionné. J’ai passé mon temps à soupirer après ma permission, à compter et recompter les jours et à défendre mon tour contre les camarades trop pressés. Enfin le 28 novembre, je suis parti.

 

Portrait de Frédéric B. réalisé à Lyon, certainement en novembre 1915, lors de la permission de Frédéric B. (© Bertrand Channac)

Portrait de Frédéric B. réalisé à Lyon, certainement en novembre 1915, lors de la permission de Frédéric B. (© Bertrand Channac)

 

Je noterai les impressions que j’ai ressenties et ce que j’ai vu durant le court répit qui m’a été accordé après douze mois de campagne.

Tout d’abord, les deux ou trois nuits qui ont précédées mon départ, je n’ai presque pas dormi ; le 28, de grand matin, j’étais debout pour partir à treize heures… Nous sommes une trentaine pour le Régiment ; la gare d’embarquement est Bas-Evette, près Belfort ; nous quittons Bas-Evette à dix-sept heures : cinq minutes de trajet et nous arrivons à Belfort, où nous avons trois heures à attendre. Je les mets à profit pour faire un saut à Valdoie, serrer la main à Antoine.

 

Gare de Bas-Evette au début du XXème siècle

Gare de Bas-Evette au début du XXème siècle

 

Vingt et une heures quarante : départ de Belfort ; voyage jusqu’à Lyon avec quelques camarades de mon ancienne Compagnie de Vienne. Nous devions arriver à Lyon à six heures trente du matin ; mais nous avons quatre heures d’arrêt à Dijon, de sorte que nous ne débarquons à Vaise qu’à dix heures trente.

 

Lyon - Gare de Vaise en 1915

Lyon - Gare de Vaise en 1915

 

Lyon est « à la même place » ; je suis comme ébloui par le mouvement cependant fort ralenti ; bien que prévenu, je demeure un instant interloqué devant les petites contrôleuses de l’O.T.L.[10], fort coquettes dans leur petit costume. A la maison, l’on ne m’attendait pas ce jour-là, car j’avais écrit que, si le dimanche je n’étais pas arrivé, ma permission se trouverait retardée de huit jours.

 

Ancien tramway de Lyon (O.T.L.) au début du XXème siècle

Ancien tramway de Lyon (O.T.L.) au début du XXème siècle

 

En franchissant le seuil de La Maison, je suis saisi d’un sentiment de bonheur indescriptible. Puis ce sont les effusions du retour au foyer après une longue absence. Je retrouve plusieurs amis que je n’avais pas vus depuis seize ou dix-huit mois. Nous nous entretenons de notre existence, des disparus.

La ville m’a semblée triste, malgré le mouvement de certaines rues. Cependant, cinémas, théâtres et cafés regorgent. Beaucoup de mutilés de guerre, spectacle qui navre.

 

Arrivée de blessés de guerre en Gare de Lyon (1915)

Arrivée de blessés de guerre en Gare de Lyon (1915)

Mutilés de guerre en rééducation à l’hôpital de Lyon (crédits : Musée de la Grande Guerre de Meaux)

Mutilés de guerre en rééducation à l’hôpital de Lyon (crédits : Musée de la Grande Guerre de Meaux)

 

Hélas ! Le temps passe bien vite et le lundi 6, je dois dire adieu, pour la deuxième fois, à la maison. Certes, c’est un dur moment que celui-là. Maman et les « petites » se tiennent sur le quai de la gare, se contraignant pour ne pas pleurer ; pour moi, je ne veux pas m’abandonner… et nous nous taisons. Le train part… une dernière fois, j’entrevois maman qui pleure sur le quai : j’ai le cœur bien gros.

Je suis heureux d’être allé en permission ; cela fait vraiment du bien. On se reprend à aimer, on se repose moralement. J’ai encouragé de mon mieux maman et me suis efforcé de renouveler sa confiance en Dieu. Parti de Vaise[11] le lundi 6, au matin, je ne suis arrivé à Bas-Evette[12] que le lendemain à quatre heures et, quand après deux heures de marche, j’entre dans Chenebier, j’ai un cafard terrible. Quel horrible trou ! Et quelle perspective de reprendre la vie militaire ! J’aurais voulu me reposer après un si long voyage ; mais, pas du tout : voici que, malgré mes réclamations, on m’envoie à l’exercice : j’en ai gros sur le cœur. Tant que dure l’exercice, le cafard me poursuit : c’est à pleurer.

 

Troupes territoriales à l'entrainement, tranchée d'exercice Beaumetz-les-Loges (1915) - Photo BDIC

Troupes territoriales à l'entrainement, tranchée d'exercice Beaumetz-les-Loges (1915) - Photo BDIC

 

Au retour, une bonne nouvelle nous arrive : notre repos est fini : nous montons aux tranchées et partons demain pour l’Alsace. Mercredi, 8, nous avons donc dit adieu à Chenebier, sans aucun regret pour ma part. Nous traversons Belfort et nous arrêtons sept kilomètres plus loin à Chèvremont : marche exécutée sous une pluie battante et donc extraordinairement fatigante.

 

[1] Commune française située dans le département de la Haute-Saône (Franche-Comté)

[2] Bois ou forêt provenant de semis ou de plantations, se distinguant souvent par la grande régularité avec laquelle sont organisés les arbres.

[3] Parade militaire

[4] Voir Journal de fin septembre 1915 (Bataille de Champagne)

[5] Commune limitrophe de Chenebier, en Haute-Saône.

[6] Court congé accordé à un militaire.

[7] L’un des frères de Frédéric B.

[8] L amère de Frédéric B. vit alors à Lyon, dans la maison familiale.

[9] Frère de Frédéric B., aumônier des armées.

[10] Ancien tramway de Lyon  (exploité par la compagnie des Omnibus et Tramways de Lyon).

[11] Gare lyonnaise.

[12] Gare de Haute-Saône, non loin du cantonnement du 99ème RI de Frédéric B.

Rédigé par Frédéric B.

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