Journal du 1er au 11 octobre 1915 - Le déclin de l'offensive de Champagne

Publié le 12 Octobre 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 28 au 30 septembre 1915 (Je passe Caporal durant la Bataille de Champagne ! par le Poilu Frédéric B.)

 

 

OCTOBRE 1915

 

Vendredi 1er octobre 1915

La nuit a été pénible. Notre cagnat étant archi pleine, une escouade du 37e Colonial nous ayant envahis. Nous avons dormi, accroupis dans toutes les positions, ce qui nous occasionne dans toutes les articulations des douleurs atroces. Aussi, lorsque, le matin, l’on fait les sacs pour aller un peu en arrière, sommes-nous tous à la joie.

On nous loge dans des cagnats, boches naturellement en arrière et à gauche du Trou Bricot[1], à une demi-heure de la Maison Forestière.

Avant de nous installer, nous avons fait halte dans le bois pour manger la soupe. Oh ! Le bon jus ! La bonne soupe chaude, lorsque depuis cinq jours, on a mangé froid et reçu la pluie !

 

L'heure de la soupe (370ème RI - Aisne )

L'heure de la soupe (370ème RI - Aisne )

 

Les cagnats que nous avons trouvées étaient répugnantes de saleté et imprégnées de l’odeur spéciale du Boche. J’ai pu caser mon escouade tant bien que mal…

Ce qu’il y a de remarquable dans ces camps boches c’est qu’ils sont tous desservis par un boyau tranchée de tir[2].

 

Samedi 2 octobre 1915

Une nuit excellente ! Le temps se met au beau. La soupe qui ne nous était donnée qu’une fois par jour jusqu’ici, nous a été apportée deux fois aujourd’hui.

Antoine[3] est venu me voir. Quel plaisir de se retrouver après les émotions de tous ces jours ! Il m’a conté sa vie, ses angoisses pendant les heures d’attaque et surtout les deux premiers jours où l’on vint lui dire que j’avais disparu.

Nous sommes allés visiter notre ancien secteur de tranchée et les lignes boches d’en face : quel chaos ! C’est formidable ! Les morts ont été enterrés, il ne reste plus que des tas épars d’équipement. Des travailleurs aménagent les tranchées conquises et rassemblent le matériel capturé.

 

Dimanche 3 octobre 1915

J’ai pu assister à la messe et communier ce matin. Quel bonheur de vivre ainsi près de Dieu et uni à Lui ! J’ai écrit à maman pour la rassurer, car elle doit savoir maintenant que je me suis battu. J’ai reçu également des nouvelles de Leroux : le brave garçon va aussi bien que possible et se trouve surtout atteint à la main gauche[4].

 

1915 - Un prêtre célèbre la messe front de Champagne - Collection Odette Carrez

1915 - Un prêtre célèbre la messe front de Champagne - Collection Odette Carrez

 

Lundi 4 octobre 1915

J’ai passé l’après-midi en compagnie d’Antoine à la Maison Forestière. Nous sommes toujours bivouaqués au même endroit, sur la gauche du Trou Bricot, en face de la Maison Forestière. Le plus appréciable est évidemment le repos dont nous jouissons. On commence à recevoir les premières nouvelles des blessés.

J’ai pu assister à la Sainte Messe ce matin et communier. La cagnat de l’Aumônier est à proximité de la cuisine, de sorte qu’il m’est facile de faire la Sainte Communion le matin.

 

Mercredi 6 octobre 1915

Nous avons reçu hier, dans l’après-midi, l’ordre de nous tenir prêts pour aujourd’hui, en vue de l’attaque de la cote 193 par les Coloniaux, notre Division étant de réserve. Après avoir touché à minuit notre ravitaillement, pain, vin, café, viande, nous sommes partis, sur les deux heures du matin, pour prendre position dans les sous-bois au-dessus de la route Souain - Tahure. Le 99e devait se trouver derrière le 22e, mais, en fait, je n’ai pas réussi, toute la journée, à déterminer exactement l’emplacement occupé par le Bataillon. Outre notre Division, il y avait là, dit-on, le 2Dragons à pied.

 

Carte des défenses Allemandes au 25 septembre 1915 - Extraite de l'Illustration

Carte des défenses Allemandes au 25 septembre 1915 - Extraite de l'Illustration

 

Dès trois heures, notre artillerie, qui, depuis deux ou trois jours, était assez active, s’est mise à cracher « dur », en même temps que les boches tendaient des barrages d’obus lacrymogènes en avant de leurs lignes. Fort heureusement, d’ailleurs, notre position était en dehors de la zone des tirs et, durant cette journée, nous n’avons pas reçu d’obus à proximité immédiate.

Or donc, après quelques tâtonnements, nous arrivons au petit jour sur notre emplacement, près d’une ancienne batterie de 77, auprès de laquelle se trouvent encore des piles d’obus en paniers[5]. Là, par escouade, nous creusons une tranchée étroite et profonde : nous avions pris soin de ramasser une pioche et une bonne pelle, de sorte que notre travail est bientôt achevé.

La canonnade redouble d’intensité de part et d’autre ; pour notre part, si nous n’avons pas d’obus, nous sommes assez incommodés par les gaz boches pour être réduits à prendre lunettes et masques.

Cinq heures : l’attaque se déclenche. De suite, j’ai l’impression qu’elle échouera, en face de nous du moins, car, sans tarder, le feu des mitrailleuses ennemies atteint une intensité incroyable ; les balles sifflent dru au-dessus de nous et je pense, non sans frémir, aux pauvres poilus qui se font ainsi tuer sans résultat… La fusillade dure environ deux heures, avec des arrêts momentanés. Pendant ce temps-là, nous demeurons dans nos trous ; nous n’aurons pas à en sortir car, à huit heures, le calme s’est rétabli en même temps que se dissipent les gaz et le brouillard du matin, le ciel n’en demeurant pas moins gris et chargé. Par quelques blessés qui traversent nos lignes, nous apprenons qu’en effet les Coloniaux n’ont eu aucun succès devant nous ; mais, paraît-il, nous aurions progressé sur la droite et sur la gauche, en capturant des prisonniers[6].

En prévision de la nécessité de passer sur place le reste de la journée, nous poursuivons l’aménagement de notre tranchée.

Il m’a été donné de faire une observation assez intéressante au point de vue psychologique. Au départ, le matin, les esprits étaient tendus vers cette idée : on attaque et toutes les réflexions plus ou moins sombres qu’elle entraîne. Le silence régnait dans la colonne et il en fut ainsi jusqu’au moment où cessa la fusillade et revint le calme. Les physionomies commencèrent alors à se dérider. Soudain, voici que des lapins se font voir : mes poilus, armés de bâtons, de partir en chasse et de rapporter bientôt plusieurs pièces au tableau. On se serait cru bien loin de la bataille.

 

Retour d'une chasse au lièvre (dans le quotidien Miroir - 14/02/1915)

Retour d'une chasse au lièvre (dans le quotidien Miroir - 14/02/1915)

 

Vers dix-sept heures, en prévision d’une contre-attaque, la Compagnie s’établit dans un élément de tranché situé cent mètres plus en avant et creusé par le 24e Territorial, le 25 septembre. Elle est déjà organisée quand survient l’ordre de redescendre au bivouac, l’attaque étant ajournée.

 

Jeudi 7 octobre 1915

Communion ce matin. Vu Antoine à la Maison Forestière. Je suis las aujourd’hui, fatigué physiquement et aussi moralement. Je ne vois aucune issue à cette guerre sans précédent.

Mon Dieu, à quand la fin de nos souffrances ?

 

Samedi 9 octobre 1915

Cette nuit, le 22e a relevé les Coloniaux en ligne face à la cote 193. C’est à notre Division d’organiser la position ; le repos ne viendra donc jamais ! On nous fait grief, dirait-on, de ne pas avoir eu assez de pertes le jour de l’attaque ; pourtant, nous avons bien fait notre tâche et je crois qu’elle était de taille : la Poche, le Trou Bricot n’étaient pas de minces morceaux et leur prise comportait de gros aléas[7]. D’autre part, en fait de fatigue physique et morale, nous avons eu à endurer autant que d’autres ! Et l’Arrière regorge de monde !

 

Dimanche 10 octobre 1915

La Sainte Messe a été célébrée en plein air par l’Aumônier devant une assistance assez nombreuse ; il semble qu’elle pourrait l’être davantage. Communion.

Calme complet.

 

1915  - Messe en plein air, sermon de Mr Carel, aumonier divisionnaire

1915 - Messe en plein air, sermon de Mr Carel, aumonier divisionnaire

 

Lundi 11 octobre 1915

Communion. J’ai vu Antoine. Nous avons dîné ensemble. Notre 2e Bataillon et deux Compagnies du 3e montent ce soir aux tranchées. Nous irons les relever probablement dans la nuit du 16 au 17 courant.

 

 


[1] Voir billet précédent pour la localisation de ce lieu sur le front de Champagne.

[2] Il existe diverses catégories de tranchées, différenciables par leurs fonctions. Les « tranchées de tir » sont les tranchées de premières lignes, à l’avant du front, et comportent souvent des « parapets de tirs » ou banquettes pour faciliter l’attaque à distance des ennemis. Ces tranchées sont généralement mieux bâties et renforcées que les autres.

[3] Frère de Frédéric B., aumônier des armées.

[4] Souvenez-vous, le 26 septembre 1915, au premier jour de l’assaut, Frédéric B. écrivait : « Il me semble que Leroux a été atteint par l’obus, tout le monde, en fait, le donne pour mort. ». Nous avons ici le fin mot de l’histoire.

[5] Il existait alors des « paniers porte obus » pour faciliter le transport en petit nombre de ces armes.

[6] Le 6 octobre 1915 correspond à la prise de Tahure, village sur la droite de la position de Frédéric B., visible sur la carte publiée plus haut.

[7] Malgré ce qu’écrit ici Frédéric B., l’action du 99ème RI lors de la deuxième bataille de Champagne a été grandement remarquée. Ainsi, le Régiment de Frédéric B. a été cité par le Général commandant la 2ème Armée, qui était alors le Général Pétain, en ces termes : « Sous le commandement du lieutenant-colonel Rousselon, s'est affirmé dans la brillante offensive du 25 septembre au cours de l'assaut. Puis, d'une manœuvre d'encerclement comme une troupe valeureuse, disciplinée et parfaitement instruite ».

Rédigé par Frédéric B.

Publié dans #Journal

Commenter cet article