Journal du 12 au 18 octobre 1915 - Inhumations - Départ pour un repos bien mérité en Haute-Saône

Publié le 19 Octobre 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 28 au 30 septembre 1915 (Vers un repos bien mérité ! par le Poilu Frédéric B.)

 

 

Mardi 12 octobre 1915

J’ai refait aujourd’hui un nouveau tour dans nos anciennes tranchées et parcouru notre itinéraire du 25 septembre. Il est difficile, dans le bouleversement, de reconnaître la topographie exacte des boyaux ; en suivant la direction générale, je retrouve cependant le Boyau du Danube.

Un fait m’a frappé : la négligence du Commandement pour ce qui concerne l’inhumation des morts, dans notre secteur du moins, car, à gauche, dans la zone du 22e et de la Division Coloniale, le travail a été véritablement bien fait. Le 112e Territorial, chargé de cette tâche, a rassemblé les morts par petits groupes de dix ou quinze, créant de petits cimetières, chaque tombe est visiblement marquée d’une grande croix blanche, le nom et le matricule du défunt sont inscrits sur une feuille placée dans une bouteille.

 

Soldat florissant une tombe à Souain début 1916 (sans doute l'une de celles dressées à la hâte en octobre 1915)

Soldat florissant une tombe à Souain début 1916 (sans doute l'une de celles dressées à la hâte en octobre 1915)

 

Les morts allemands sont réunis à côté dans des fosses de dix ou douze. Dans notre secteur, c’est le 24e Territorial qui a été chargé du service, ou, plutôt, il m’a été dit qu’il n’avait pas reçu d’ordres spéciaux et que c’est de leur propre mouvement qu’ils avaient procédé à certaines inhumations. Toujours est-il que les pauvres soldats ennemis tués pour leur Patrie, tout comme les nôtres, ont été empilés dans leurs cagnats que l’on a comblées et murées : ici, seize morts allemands ; là trente etc. J’ai vu la tombe de deux soldats allemands : les pauvres ont été tués dans le boyau : ils y sont encore : un peu de terre dessus, une croix par côté et la circulation continue comme devant. Quant à nos malheureux camarades du 99e tués pendant l’attaque, certains ont attendus huit ou dix jours leur sépulture ; ils reposent tous épars. Ceux que leurs amis n’ont pas oubliés, ont eu leur tombe, retrouvée après maintes recherches, relevée et ornée convenablement. Les autres, ensevelis, un par ici, un par là, n’ont qu’un bout de croix minuscule portant à peine un nom au crayon. Pauvres tombes, destinées à disparaître bientôt au milieu de la dévastation générale.

 

1915 -  Cadavres français gisants au secteur du Trou Bricot (Bataille de Champagne)

1915 - Cadavres français gisants au secteur du Trou Bricot (Bataille de Champagne)

 

Une initiative venant de haut aurait du pourvoir à l’inhumation convenable de nos camarades tombés et au groupement de leurs tombes. Le respect des morts, même à la guerre, je dirais surtout à la guerre, a toujours élevé le cœur de l’homme ; de plus, c’est une dette envers le soldat mort pour son pays que d’honorer convenablement sa dépouille.

Il y a également, lorsqu’on parcourt l’espace qui séparait jadis les deux lignes, un fait impressionnant : c’est, par endroit, la quantité de tombes de soldats français. Ceux-ci ont été tués pendant les combats de mars et, demeurés entre les positions adverses, n’ont pu être enterrés jusqu’aux jours derniers. Le sol est parsemé de lambeaux de capote, de képis rouges, indiquant la place où ces braves sont tombés ; on trouve encore des couvertures enveloppées de la toile de tente et roulées pour être portées en bandoulière. Presque toutes ces sépultures sont anonymes.

Quelques souvenirs rétrospectifs de l’attaque du 25 et des jours suivants :

Rien n’est plus curieux que d’observer la physionomie de ses voisins, à défaut de la possibilité de s’observer soi-même, ce qui serait du plus haut intérêt.

En général, c’est une fièvre, une agitation intérieure qui, selon qu’elle est plus ou moins contenue, réagit sur le visage. Pâleur, yeux agrandis et brillants d’un vif éclat. Chez quelques uns de l’exubérance, une joie extérieure qui cherche à se manifester coûte que coûte, sans doute comme un dérivatif à la fièvre de l’âme. D’autres restent calmes, certains plaisantent, d’autres ont le langage ferme. J’en ai vu qui claquaient des dents, non qu’ils fussent moins courageux que d’autres ; l’on m’en a cité un qui pleurait et tremblait.

D’autre part, le 25, j’ai constaté chez tous beaucoup plus d’entrain et d’allant que dans la journée du 26. J’attribue ce phénomène auquel j’ai été sujet moi-même, d’une part à la fatigue déjà grande, d’autre part à ce fait que le 25 beaucoup reçurent leur baptême du feu, que ce fut une journée de victoire rapide assurée sans avoir rencontré beaucoup de résistance. Le 26, au contraire, nous nous avancions sur des positions de repli de l’ennemi que nous savions très fortes ; de plus, si l’on se décide bien à une première opération, l’on tremble davantage devant la seconde : survivants de la lutte, nous allions à l’inconnu d’un nouveau combat, à tout prévoir, beaucoup plus meurtrier que celui de la veille.

 

Gravure mettant en scène l'héroïsme des soldats français durant la 2nde Bataille de Champagne (1915)

Gravure mettant en scène l'héroïsme des soldats français durant la 2nde Bataille de Champagne (1915)

 

Civilisation ! Les boches ont été surpris dans leurs cagnats, absolument hébétés par notre bombardement. Deux jours après l’attaque, un mitrailleur du 99e se glissa, dit-on, dans une cagnat boche et fut tout saisi de s’entendre appeler : « Kamarade ! Pas Kaput ![1] ». C’était un pauvre Boche qui était resté caché sous une pile de sacs vides. Or donc notre poilu sort du trou et prie le Boche d’en faire autant : refus. Le Boche apeuré craint un mauvais parti ou ne comprend pas le français. On lui parle son langage : le Fritz[2] ne sort pas davantage. Il n’en faut pas plus : on lui jette deux ou trois grenades et on allume un peu de paille pour l’enfumer[3] !

 

 

Mercredi 13 octobre 1915

J’ai assisté à l’inhumation, dans une grande fosse, d’une quarantaine de coloniaux des 34e et 36e, tués le 6 octobre.

Une voiture amène les corps serrés, par dix ou douze ; l’on dépose à terre la funèbre charge ; on enlève les papiers restés sur chaque cadavre que l’on descend ensuite dans la fosse ; entre les jambes, l’on met une bouteille qui contient, suivant la coutume, le nom et le matricule du défunt. L’aumônier est là qui récite les dernières prières.

 

Capture écran d'un film amateur datant de 1914 - Cadavres empilés sur une charrette (Bois-le-Prêtre)

Capture écran d'un film amateur datant de 1914 - Cadavres empilés sur une charrette (Bois-le-Prêtre)

 

Le croyant, devant ce spectacle si triste, atroce, ne peut que se raffermir dans sa foi. Il n’y aurait donc rien après la mort pour récompenser les hommes qui meurent ainsi loin des leurs pour la Patrie ! Non, l’acceptation de ce suprême sacrifice doit racheter bien des fautes ; j’en ai la persuasion, le Bon Dieu est bien le Bon Dieu et il se montrera toute miséricorde pour les pauvres âmes de tous ceux qui ont succombé dans cet embrasement du sacrifice, quand bien même ils n’auraient pas eu la pleine intelligence des nécessités qui le justifient.

 

 

Vendredi 15 octobre 1915

L’ordre survient soudain de boucler les sacs. A quatorze heures trente, nous quittons la tranchée Dantzig pour gagner la cote 152 ; le 81e Régiment d’Infanterie nous remplace là-bas.

Beaucoup d’avions en l’air. Un taube[4], atteint d’un coup de 75, tombe sous nos yeux dans nos lignes du côté de Tahure.

Nous arrivons fourbus à la cote 152 où nous dressons nos tentes pour la nuit.

J’apprends là une triste nouvelle : peu avant notre passage à la Maison Forestière, l’abbé Paradis[5] a été tué d’un éclat d’obus à la poitrine. L’hémorragie a été si violente que la mort n’a pas tardé. Le corps a été transporté à Somme-Suippe.

 

Fiche sur laquelle est déclaré le décès de l'abbé Paradis auquel Frédéric B. était très attaché

Fiche sur laquelle est déclaré le décès de l'abbé Paradis auquel Frédéric B. était très attaché

Mention de la mort de l'abbé Paradis (hebdomadaire Semaine religieuse du Diocèse de Lyon - 1915)

Mention de la mort de l'abbé Paradis (hebdomadaire Semaine religieuse du Diocèse de Lyon - 1915)

 

Nous avons reçu un renfort d’une vingtaine d’hommes par Compagnie, venant de Compagnies de marche du 108e Régiment d’Infanterie en cantonnement à Moreuil. Un jeune de la classe 15 a été affecté à mon escouade.

 

Samedi 16 octobre 1915

Départ à huit heures du matin de la cote 152 : Suippe, Bussy-le-Château ; Grand-halte ; Départ : Courtisols[6] (chef-lieu). Le pays est déjà plus civilisé.

 

Dimanche 17 octobre 1915

Je suis allé à la messe à Saint-Julien-de-Courtisols. Il y a deux mois, presque jour pour jour, nous y cantonnions en allant à Somme-Suippe. J’ai revu ma grange d’alors. Je pense à ce brave gone[7] de Leroux et à la bonne journée passée ici. J’aurais voulu acheter du vin gris, comme ce jour là : mais je me suis laissé trompé et l’on ne m’a donné qu’un affreux mélange de vins blanc et rouge et d’eau. « C’est égal », l’on entend plus le canon : le moral est bon !

 

Distribution de vin aux Poilus (1914-1915)

Distribution de vin aux Poilus (1914-1915)

 

J’ai vu le soir cet excellent ami Besson. Nous nous asseyons devant une bonne bouteille de mousseux, faute d’avoir pu la boire avant l’attaque.

L’on dit que les permissions vont reprendre dès notre arrivée à destination.

 

Lundi 18 octobre 1915

Départ de Courtisols dans la nuit à deux heures trente. Temps brumeux… Nous gagnons Chalons par la route Paris - Metz, soit une étape de seize kilomètres assez fatiguante, comme toute marche de nuit. Arrivée à six heures à la gare.

Nous avons traversés la ville encore endormie. Quelques commerçants commençaient juste à ouvrir leurs boutiques, des ouvriers se rendaient au travail. C’est sans doute à l’heure matinale qu’il faut attribuer l’indifférence avec laquelle les civils ont considéré le défilé du Bataillon. Pourtant le XIVe Corps a eu sa bonne part dans les vingt milles prisonniers boches qui ont passé dans Chalons du 25 septembre au 1er octobre…

 

Embarquement à la gare de Chalons en Champagne (1915) - Grande Guerre

Embarquement à la gare de Chalons en Champagne (1915) - Grande Guerre

 

Nous quittons Chalons à neuf heures… Point de bancs, ni de paille dans les wagons ; il fait plutôt froid, le brouillard persiste toute la journée. Nous passons à Chaumont, Lure et débarquons, vers minuit, à Champagney[8], à dix kilomètres de Belfort.

 

Carte du trajet emprunté par la 28ème DI (99ème RI) de Frédéric B. le 18 octobre 1915

Carte du trajet emprunté par la 28ème DI (99ème RI) de Frédéric B. le 18 octobre 1915

 

 


[1] « Pas Kaput » signifie « Ne tirez pas » ou « Ne me tuez pas ».

[2] « Fritz » ou « Boche » sont des mots d’argot du Poilu désignant l’ennemi allemand.

[3] Technique utilisée pour débusquer l’ennemi, le forcer à sortir de sa position de repli.

[4] Avion allemand.

[5] Il était l’Aumônier titulaire du régiment de Frédéric B. Celui-ci lui était très attaché a lui, avait servi de nombreuses fois sa messe, dinait avec lui, etc. Ils se connaissaient d’avant la Guerre. Ce décès fut, on l’imagine, un choc réel pour Frédéric B., pour qui la foi occupait une place essentielle.

[6] La commune de Courtisols se situe en Champagne, au sud de Suippe et de la zone de combats, dans le département de la Marne, à 12 km à l'est de Châlons-en-Champagne.

[7] Enfant, gosse en argot Lyonnais.

[8] Commune de Haute-Saône.

Rédigé par Frédéric B.

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