Journal du 28 août au 4 septembre 1915 - Des bombes au-dessus de ma tête

Publié le 5 Septembre 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 28 août au 4 septembre 1915 ("Des bombes au-dessus de ma tête" par le Poilu Frédéric B.)

 
 

 

Samedi 28 août 1915

 

Jusqu’à vingt et une heures, le secteur a été assez agité. Nos 58 de tranchées crachaient dans le grand entonnoir que j’ai déjà montré face à ma cagnat. Les Allemande répondaient. Puis le calme s’est rétabli.

 

 

Entonnoirs (vastes trous d'obus) aux abords de tranchées - 1915

Entonnoirs (vastes trous d'obus) aux abords de tranchées - 1915

 

A vingt et une heures, j’ai pris la garde. Mon escouade fournit une sentinelle double au boyau qui conduit à l’entonnoir, avec mission de se détacher de temps à autre pour reconnaître si quelques Allemands n’y seraient pas logés. De notre côté, pas le moindre coup de fusil. Les Allemands tirent assez fréquemment, mais non pas autant qu’à Filippi1. Le clair de lune est splendide ! Beaucoup de fusées chez les Boches2. Tout se passe bien pendant ma faction3. Sur la gauche, canonnade intermittente et assez rapprochée.

Ici, tout le monde est debout la nuit, en raison de la proximité des lignes ennemies. Aussi, de jour, c’est un sommeil général, une sentinelle assurant le guet.

A dix heures, duel de bombes, de courte durée ; il reprend assez violent, à quinze heures. On finit par se blaser et l’on en plaisante ; parfois, il est vrai, un éclatement plus violent, qui nous gifle et nous secoue, nous rappelle au sentiment de la réalité.

Le ravitaillement est assez malaisé et pénible ; notre principale souffrance est le manque de boisson, car le soleil chauffe terriblement sur la craie.

Nous somme minés… le génie n’entendant plus le travail des Allemands, nous nous attendons à sauter et, sur les quatre heures du soir, nous évacuons la tranchée, nous reportant sur la deuxième ligne, à l’emplacement de la section de réserve. L’on est debout, accroupi, couché, où l’on peut, car les abris sont tout aussi précaires et exigus que dans notre ancienne position. Quelles nuits allons-nous passer ! Encore deux jours et trois nuits avant la relève !


 

Dimanche 29 août 1915

 

Le temps, couvert hier au soir, s’est gâté tout à fait vers vingt et une heures : éclairs, tonnerre, pluie, le tout avec accompagnement de bombes et coup de fusil. Du côté des Allemands, les fusées s’allument sans interruption. Six hommes et un caporal sont de garde en première ligne, le reste de la Section repose dans les abris entassé. On devient « brute » à la guerre et l’on dort n’importe où.

 

 

Repos de soldats dans des abris à proximité des tranchées

Repos de soldats dans des abris à proximité des tranchées

 

Vers vingt-deux heures, le temps s’éclaircit ; ce matin, à cinq heures, il est de nouveau couvert.

Vers huit heures, voici que les Allemands entreprennent de nous jouer un air de leur façon, à coup de bombes et grenades. En même temps, nous faisons sauter un camouflet4 qui ébranle formidablement le terrain et provoque un redoublement du bombardement. Et comme cela jusqu’à la soupe, sans arrêt de part et d’autre, car nos bombardier ne restent pas muets. D’ailleurs, il n’y a pas d’autres dégâts que des tranchées éboulées et elles le sont de partout.

 
Schéma illustrant l'explosion d'un camouflet et son impact sur une galerie ennemie

Schéma illustrant l'explosion d'un camouflet et son impact sur une galerie ennemie

 

Journée calme. Bombardement par intermittence, dans lesquels bombes et grenades jouent le premier rôle. A mon avis, nous avons nettement la supériorité du feu ; c’est une véritable grêle de projectiles qui s’abat sur les tranchées d’en face. Outre les canons de 58 qui lancent les uns des bombes de seize, les autres de bombes de cinquante-six kilos nous avons les mortiers Cellerier, simples culots d’obus, placés sur une planche formant affût et dans lesquels on loge des bombes en forme de saucisse ; on met le feu et la bombe part en tournoyant. On peut accoler cinq ou six culots d’obus sur le même affût et obtenir ainsi une « batterie » capable de tirer avec rapidité et sans interruption.

 

 

Batterie de mortiers Cellerier

Batterie de mortiers Cellerier

 

Lundi 30 août 1915

 

Je me suis casé comme j’ai pu pour passer la nuit tranquille et à l’abri. Ma demi-section était de veille. A une heure du matin, j’ai pris la faction en première ligne, sur la droite du secteur de la Compagnie, dans un boyau conduisant à la tranchée ennemie et murée d’ailleurs par des sacs de sable. Il pleuvait et le vent du nord qui soufflait, faisait sentir sa fraîcheur. Par bonheur j’étais sous un petit toit en planches et sac à terre ; je ne me suis pas trop mouillé en même temps que j’étais garanti des bombes.

Par endroits, la tranchée est entièrement démolie par le bombardement d’hier : l’on passe comme l’on peut.

Sur les sept ou huit heures du matin, voici un bombardement : vacarme assourdissant, fumée : on finit par être blasé et par rire.

Vers deux heures de l’après-midi, le bombardement reprend avec violence de part et d’autre. Notre feu est extrêmement nourri : les 58, les canons Cellerier envoient des bombes à la douzaine. Les Allemands ripostent et envoient même quelques 150 et 210 autour des crapouillots. Quel « raffut » ! Je me demande quel doit être le moral des hommes qui sont en face de nous sous cette avalanche de bombes, alors que, par moi-même, je constate quel empire sur soi il faut pour rester pleinement son maître.

Le bombardement dure peu. Mais, vers seize heures, alors que je suis de garde au même poste qu’hier, le concert reprend de plus belle, avec intervention assez nourrie de gros obus. Par instants, le 75 répond avec rage. Assis dans ma niche pour sentinelle, asile assez précaire, je suis environné d’explosions de toutes sortes absolument assourdissantes. Les premiers obus passent au-dessus de moi pour éclater un peu en arrière, à quatre-vingt mètres, produisant encore une violente commotion5. Un 210 même pète à cinquante mètres de moi, sur ma droite, me secouant violemment… La situation manque de gaieté. Mais, pendant ce temps, je récite mon chapelet que maman m’a donné, auquel j’ai mis la Croix de ma Première Communion et que j’ai emporté précieusement de Lyon. Je me suis recommandé à la Sainte Vierge avant de partir ; bien souvent, depuis, je l’ai invoquée, pas assez peut-être encore, et, tous les jours jusqu’ici, je la remercie de sa protection. Mais, malgré tout, que la volonté de Dieu soit faite !

Ce bombardement dure une bonne heure ; il s’apaise peu à peu, cessant sur une violente rafale de 75 et quelques bombes ennemies.

Le temps de la garde passé dans ces conditions-là ne pèse pas !

Nous sommes relevés demain par notre 2e Bataillon.


 

Mardi 31 août 1915

 

La relève s’est effectuée sans à-coups. La 7e Compagnie a pris notre place. Quelle satisfaction au sortir du boyau : la gaieté succède au sérieux sur les visages.

Ma Compagnie est en réserve de Secteur. Nous allons camper sous la tente à proximité de la Maison Forestière, sur la crête qui domine.


 

SEPTEMBRE 1915

 

Mercredi 1 septembre 1915

 

Nous avons travaillé de nuit aux boyaux. Les hommes sont las et très montés de voir les permissions ajournées, supprimées peut-être pour la troupe alors que les Officiers en jouissent encore. Le travail en souffre.

 

 

 
Poilus aux travaux dans des tranchées éboulées - 1915

Poilus aux travaux dans des tranchées éboulées - 1915

 

Samedi 4 septembre 1915

 

Le travaille de nuit a cessé. Maintenant, nous fournissons dix heures par jour, sans exemptés ; tous marchent caporaux, ordonnances6,, musiciens, etc.

Chaque jour apporte de nouveaux « tuyaux » sur l’attaque en préparation : artillerie formidable, le 99e de première ligne, etc. Quand aux permissions, peut-être me fais-je illusion, mais je n’y compte plus et, quoiqu’il m’en coûte, j’en fais le sacrifice pour papa, ma famille et mon pays.

Je ne crois pas que l’offensive tarde bien… d’ici une vingtaine de jours, elle battra peut-être son plein. Je veux donc prendre mes mesures pour garder le moins possible de papiers sur moi.

 


 

1 Secteur dans lequel Frédéric B. était précédemment affecté en Picardie, avec le 99ème RI

2 Boches : Terme injurieux pour désigner un Allemand.

3 Faction : Guet que font successivement les soldats d’un poste.

4 Camouflet : Terme militaire désignant une charge d'explosif destinée à détruire une galerie ennemie, ou à détruire la mine préparée.

 

5 Commotion : Déreglement d'un ou plusieurs organes du corps humain suite à un choc ou à un coup .

 

6 Ordonnance : Militaire servant de domestique à un officier . .

 

Rédigé par Frédéric B.

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