Journal du 19 au 27 août 1915 - Première montée aux tranchées de Champagne

Publié le 28 Août 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 19 au 27 août 1915 ("Première montée aux tranchées de Champagne" par le Poilu Frédéric B.)

 
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Jeudi 19 août 1915

 

J’ai passé la nuit dans une grange ouverte aux quatre vents : on n’est plus difficile ici ; pourvu qu’on ne reçoive pas la pluie, c’est le principal. Pour la nourriture, il en est de même : le pain que j’avais touché hier était moisi, j’avais faim, j’ai ramassé sur de la paille à demi pourrie un croûton de pain et l’ai mangé avec une répugnance1promptement vaincue.

Ce matin, laissant Saint-Julien-de-Courtisols, par la Romanie, Tilloy, Belloy et les bois, nous avons gagné la Croix en Champagne pour aboutir enfin, quatre kilomètres plus loin dans le bois de sapins qui nous est assigné pour bivouac2. Ce bois est situé entre les villages de Somme-Suippe et Somme-Tourbe, à proximité de la ligne Chalons - Verdun. Des gourbis3 y sont installés, faits de branches de sapin et gazon, comme dans tous les bois environnants. Le pays regorge de troupes. Nous retrouvons le XIe Corps. Les XVe, XVIe et XVIIe sont également par là, échelonnés jusqu’à la première ligne sur un front assez restreint.

 

 
 
Trajet emprunté par Frédéric B. en août 1915 pour rejoindre Somme-Suippes et sa nouvelle affectation

Trajet emprunté par Frédéric B. en août 1915 pour rejoindre Somme-Suippes et sa nouvelle affectation

 

Nous sommes absolument isolés de tout village. Somme-Tourbe est à plusieurs kilomètres et, n’était la voie ferrée, on se croirait chez les sauvages. Du reste, le pays est très pittoresque et, s’il fait beau, nous serons très bien ici. A côté du « village nègre », s’élève un petit oratoire4 installé dans la verdure. Sans doute pourrons-nous assister à la Sainte Messe.


 

Vendredi 20 août 1915


Dès aujourd’hui nous sommes allés travailler à des boyaux à une heure de marche de notre bivouac. Plus on s’approche des lignes, plus s’accroît la densité des troupes. Tous les bois qui n’ont pas été rasés abritent des guitounes5; nous travaillons toute la journée, avec deux heures pour la soupe qui nous est apportée par les cuisines roulantes.

 

 

 

Cuisine roulante pendant la Première Guerre mondiale

Cuisine roulante pendant la Première Guerre mondiale

 

Ici, les boyaux, creusés dans un sable crayeux assez résistant à l’outil, s’étendent à perte de vue. Un petit Decauville de campagne6 va de Somme-Suippe aux tranchées et aux batteries, amenant munitions, rondins et eau potable.

 

Un Decauville en 1916 (sur le front des Balkans)

Un Decauville en 1916 (sur le front des Balkans)

 

Samedi 21 août 1915

 

Le Colonel vient d’interdire à l’abbé Danger, l’aumônier du Régiment, de célébrer la Messe au Camp : « Les curés s’occupent trop des soldats à la tranchée et dans les Camps », le Colonel ne veut plus que la Messe soit célébrée devant ses hommes. Cet acte arbitraire, ignoré de la plupart des hommes, a produit chez ceux qui l’ont appris l’impression la plus déplorable. Ces procédés sont d’un sectaire et il n’y a qu’un terme pour qualifier la conduite du Colonel : « c’est un salaud », car on ne marchande pas la liberté de conscience à des hommes qui vont se faire tuer bientôt peut-être.

D’ailleurs, que le Colonel le veuille ou non, la messe sera célébrée au Camp, sans doute en cachette sans autre assistance que celle du servant et d’un ou deux fidèles… Il semblerait qu’on soit au temps des premières persécutions où les chrétiens devaient se cacher pour remplir leurs devoirs religieux.

J’ai recueilli un bruit assez inquiétant. Le cabinet Viviani7 aurait été renversé sur la question du Service de Santé. Serait-il possible que, quand toutes les forces du pays sont unies pour repousser l’envahisseur, il se trouve des politiciens pour jeter bas un ministère de défense nationale et nous compromettre ainsi aux yeux de nos alliés ? ? ? Dans ce cas, quelle impression sur l’armée ?…


 

Dimanche 22 août 1915


Repos ce matin. A quatre heures, j’ai assisté à une messe célébrée clandestinement dans le petit oratoire du Camp. J’ai communié avec ferveur et j’ai demandé au Bon Dieu, après avoir prié pour ma famille et pour moi, de protéger la France et les âmes des camarades menacées par l’hostilité sectaire de notre Colonel qui prive de l’assistance à la Messe les meilleurs de ses soldats.

La nuit a été assez agitée : fusillade, canonnade… Pauvres camarades qui sont aux tranchées. Il est des heures où l’on se demande si, vraiment, l’on ne se moque pas de nous et si les récriminations que l’on entend ne sont pas, jusqu’à un certain point, justifiées.


 

Mercredi 25 août 1915

 

Travail de nuit à proximité des lignes. Personne ne nous avait avertis que nous partions pour la nuit ; aussi personne n’avait-il ni pain, ni vin. D’où fureur, mécontentement général. Après six heures de travail, nous revenons fourbus. A cinq heures du matin, nous sommes couchés. A midi, on veut déjà nous envoyer en corvée. Nous faisons une réclamation auprès du Capitaine qui nous donne gain de cause.


 

Jeudi 26 août 1915

 

La nouvelle de la chute du Ministère n’est qu’un canard, heureusement ; il ne manquait pas d’ailleurs de vraisemblance.

Les réclamations qui se sont produites hier en vue d’obtenir un casse-croûte pour les travailleurs de nuit, ont eu un résultat. L’équipe de nuit part avec un quart de vin, du pain et du chocolat supplémentaires.

Nous avons touché le casque Modèle 1915 pour l’infanterie. Il se présente assez bien et donnera une protection efficace contre les éclats d’obus.

 

 

Casque modèle 1915

Casque modèle 1915

 

Vendredi 27 août 1915

 

Une journée terrible ! Hier soir, ma Compagnie devait fournir cent cinquante travailleurs pour la nuit ; j’ai été désigné, bien qu’ayant été malade ces deux jours-ci et exempté de service le matin même par le Major pour coliques. A dix-sept heures nous partons… une heure quarante-cinq de marche éreintante. A peine arrivé au chantier, contrordre : redescendre de suite car le Bataillon prend les tranchées le lendemain. Nouvelle marche… Ce n’est qu’à vingt-deux heures que nous arrivons au Camp.

Le Lieutenant chargé de la conduite des travailleurs aurait entendu dire qu’il viendrait probablement un contrordre. Il y avait donc quelqu’un, à l’Etat-major du Régiment, à savoir ce qu’il en était : pourquoi avoir été assez négligent pour nous laisser faire une marche inutile ?

Nous quittons le camp à six heures du matin, sous une chaleur bientôt étouffante. Le Bataillon monte seul aux tranchées. Les cuisines nous quittent à une demi-heure de marche de la Maison Forestière, d’où part le boyau qui conduit en ligne.

 

 

Carte d'Etat-Major du secteur dans lequel le 99ème RI de Frédéric B. est envoyé ce 27 août 1915. La "maison de garde" qui y est indiquée renvoi à la "maison forestière" dont nous parlent ses Carnets.

Carte d'Etat-Major du secteur dans lequel le 99ème RI de Frédéric B. est envoyé ce 27 août 1915. La "maison de garde" qui y est indiquée renvoi à la "maison forestière" dont nous parlent ses Carnets.

 

Comme son nom l’indique, la Maison Forestière est un chalet de gardes ; perdu en plein bois, il dût être un séjour agréable et tranquille ; maintenant, tout autour règne une activité fébrile. Voici les guitounes des Compagnies de réserve ; des mulets charrient des rondins, des équipes de travailleurs creusent des boyaux ; quantité de matériel se trouve accumulé là ; un Decauville dessert ce centre de secteur. Quand à la maison, elle a peu souffert. Alentour, deux cimetières militaires, assez bien entretenus et malheureusement trop remplis déjà. De violentes luttes se sont livrées dans ce vallon au mois de mars passé. J’oublie de noter que le Secteur a été occupé par le XVIe Corps, je crois et le 80e d’infanterie qui nous a relevé à Chuignes, en février, lorsque mon Bataillon se rendit à Guyaucourt ; c’était vraisemblablement pour venir prendre part aux opérations de Champagne.

 

 

La "Maison forestière" dont parle Frédéric B., au début du XXème siècle

La "Maison forestière" dont parle Frédéric B., au début du XXème siècle

 

A quelques mètres de la Maison Forestière, s’amorce un boyau assez large pour donner passage à deux hommes de front. On monte d’abord jusqu’à la crête pour gagner ensuite la première ligne par un dédale inextricable de boyaux. Ces boyaux portent la marque des nombreux bombardements qu’ils ont subi de part et d’autre ; on les a consolidés tant bien que mal à l’aide de claies ; ils n’en sont pas moins presque partout éboulés, en certains endroits même presque comblés de sorte qu’il faut se baisser pour passer.

Je conserverai longtemps le souvenir de cette relève. Tout d’abord, lorsqu’on pénètre pour la première fois dans un secteur, l’on éprouve de la méfiance et l’on en souffre, car, ne connaissant pas les habitudes du voisin d’en face, on craint tout, on prend des précautions plus ou moins utiles ou justifiables. D’autre part, il fait une chaleur torride dans ces boyaux creusés dans la craie. La marche a été pénible ; je suis épuisé. Pour comble, les Officiers de la Compagnie n’ont pas reconnu le Secteur : aussi n’est-ce qu’après deux heures de boyaux, sac au dos, des allées et venues, que chacun occupe son emplacement.

Je suis à bout. Je n’ai que la force de m’étendre trop fatigué pour dormir.

Fort heureusement, durant la relève, Fritz8 s’est tenu tranquille. Mais vers quinze heures, voici que la danse commence de part et d’autre. Boum ! Boum ! Des bombes à tringle de tous calibres, des saucisses, etc. Nos canons de 58 et les mortiers Cellerier ripostent. La séance ne se prolonge pas d’ailleurs et nous mangeons paisiblement la soupe.

 

 

Mortier Cellerier en démonstration dans les tranchées (surnommé Crapouillot)

Mortier Cellerier en démonstration dans les tranchées (surnommé Crapouillot)

 

Il nous est assez difficile de nous orienter. La ligne est sinueuse, créée au hasard d’une tranchée ou d’un entonnoir perdu ou gagné. Les Allemands sont par derrière, par côté, par devant, à une distance variant de dix à cinquante mètres. Devant ma cagnat, un entonnoir… Comme nous somme dans des tranchées conquises, il y a, de toutes parts, des boyaux qui les réunissent aux lignes allemandes. Les cagnats sont des plus primitives, peu nombreuses, dans le genre de celles que nous avions tout d’abord au Bois Touffu, avec la solidité en moins, car le sol est ici tout ébranlé.

 

 

 

1 Répugnance : Un dégoût.

2 Bivouac : C'est un campement qui permet de passer la nuit en pleine nature.

3 Gourbis : Regroupement d'abris plus ou moins confortables.

4 Oratoire : Lieu pour la prière.

5 Guitounes : Petite maisonnette.

6 Decauville : Nom donné à un système de chemin de fer à voie étroite et, par extension, à un type de petite locomotive qui desservait les tranchées.

7 Viviani : Homme qui dirige le gouvernement de la France en 1915 (Président du Conseil).

8 Mot d'argot utilisé pour désigner les Allemands

Rédigé par Frédéric B.

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