Journal du 16 juillet au 2 août - Un concours d'artisanat des tranchées

Publié le 3 Août 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 16 juillet au 2 août 1915 ("Un concours d'artisanat des tranchées" par le Poilu Frédéric B.)

 
 
 
Samedi 17 juillet 1915
 

Nous avons pris la garde cette nuit, les escouades étant réduites par suite du départ des permissionnaires1. Temps détestable : de la pluie, de la boue ; il fait froid.

 

 

Dimanche 18 juillet 1915

 

Ce matin, pour la première fois depuis que le 99e est dans le secteur et, paraît-il aussi depuis le mois de novembre, les Allemands ont lancé une dizaine de 77 sur Maricourt. Notre 75 a vertement répondu, en "tapant" par rafales sur Montauban2Depuis le 13, je suis sans nouvelles de la maison. Que le temps est long !

 

 

Lundi 19 juillet 1915

 

Nous sommes en alerte . Le XIe Corps entreprend une petite opération sur Fricourt ; l’ennemi pourrait tenter une diversion sur nous : on est prêt.

Dès dix heures, canonnade, d’ailleurs peu nourrie. Elle ne devient violente que dans l’après-midi et par instants seulement. Nos avions règlent le tir ; on n’entend que leur bourdonnement. Parfois, l’ennemi les canonne. A seize heures, nous avions quatre Farman3 en l’air ; un Aviatik4 s’approche ; l’un des nôtres engage la lutte ; la mitrailleuse crépite. Après une poursuite mouvementée, notre appareil abandonne et, lentement, rentre dans nos lignes, sans doute atteint.

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 21 mars au 12 avril 1915 ("La vie semble bien peu pour qui voit de pareille choses" par le Poilu Frédéric B.)

 
Un avion Farman en 1915

Un avion Farman en 1915

 

Vers dix-huit heures, nouveau combat : deux Farman, un Aviatik… Cela dure une bonne heure. Il y a jusqu’à huit aéros dans le ciel. Leurs mitrailleuses crachent. C’est impressionnant. Finalement, l’Aviatik rompt le combat ; son camarade reste un temps, puis se retire. Peu à peu le canon se tait.


 

Mardi 20 juillet 1915

 

La nuit a été extraordinairement calme. Pas de coups de fusil.

 

 

Samedi 24 juillet 1915

 

Ce soir, nous descendons au repos à Suzanne.

Ouvertement, depuis plusieurs jours, l’on parle de notre relève prochaine par le Anglais. A Maricourt, de hauts officiers britanniques sont venus visiter le secteur et l’on chuchote que le 10 août la relève serait chose faite.

Les canards, nés aux cuisines, prennent des proportions fantastiques. La Division doit aller en Italie, dans les Vosges, en Turquie, etc. Ah ! L’on verra bien. Encore une semaine de plus qui ne s’est pas trop mal passée.

Quelques obus ; une patrouille fixe avant-hier sur la droite de la Compagnie.

 

 

Jeudi 29 juillet 1915

 

Notre repos s’écoule dans la paix. Chaque jour, la Compagnie va creuser un boyau ; suivant le peloton des élèves caporaux, j’en suis dispensé.

 

Des Poilus creusent des boyaux en 1915

Des Poilus creusent des boyaux en 1915

 

Hier, l’on m’avait appris que la Division se déplaçait pour aller à Lamotte-en-Santerre5. Ce soir, Antoine est venu me voir ; son arrivée ne m’a donc causé qu’une demi surprise, car je l’attendais un peu. Il m’a donné de bonnes nouvelles de la maison. Nous avons passé quelques heures réunis.

 

 

Vendredi 30 juillet 1915

 

Les permissions ont eu un excellent résultat moral. Evidement, lorsque les "quatre jours"6 reviennent au front, ils ont un peu le cafard, mais il passe et l’impression reste bonne quand même.

J’ai lié conversation avec plusieurs, notamment avec de braves cultivateurs : chez eux, en général, les récoltes sont rentrées et la gêne n’existe pour ainsi dire pas. La population civile, inquiète à la campagne, a été rassurée par le courage des poilus repartant pour le front sans laisser souvent voir leur émotion.

Toujours est-il que, depuis un mois, on entend beaucoup moins des ces discours contre la discipline, plutôt prononcés sans intention de nuire, par habitude de "rouscailler"7. Le Capitaine s’intéresse, d’ailleurs, à soutenir le bon esprit renaissant. Il a organisé, pour le 15 août, un concours de bibelots souvenirs artistiques, œuvres de poilus, et qui seront vendus aux enchères au profit de l’escouade qui aura présenté chaque objet. Ce concours promet d’avoir beaucoup de succès.

 
Douilles d'obus gravées - Témoignages de l'artisanat des tranchées qui s'est développé durant la Première Guerre mondiale, comme occupation des Poilus lors des instants de désœuvrement.

Douilles d'obus gravées - Témoignages de l'artisanat des tranchées qui s'est développé durant la Première Guerre mondiale, comme occupation des Poilus lors des instants de désœuvrement.

 

Nous avons assisté hier à un magnifique combat aérien entre deux Farman et deux Aviatik. Chacun des adversaires montrait du mordant. Un de nos avions a abandonné la lutte pour une cause inconnue. Au-dessus de Frise, les Allemands ont abattu, semble-t-il, un de nos avions qui serait tombé dans leurs lignes.

J’ai reçu hier une lettre de la Maison, m’annonçant la mort de ce brave Palerme, tué à Hébuterne, d’une balle à la tête en sortant l’un des premiers de la tranchée : pauvre gars !


 

Samedi 31 juillet 1915

 

Le 140e de ligne me retourne sous enveloppe la dernière lettre que j’ai écrite à ce brave Palerme et qui ne l’a pas rejoint. Elle datait du 5 juillet : il était déjà tombé…


 

 

AOUT 1915

 

Dimanche 1er août 1915

 

Nous avons eu une messe pour les camarades tués à l’ennemi, à l’occasion de l’anniversaire du 1er août 19148. Triste, mais glorieuse date !

 

Mobilisation du 1er août 1914 (photographie parue dans le journal Excelsior le 2 août 1914)

Mobilisation du 1er août 1914 (photographie parue dans le journal Excelsior le 2 août 1914)

 

Lundi 2 août 1915

 

C’est l’anniversaire de la mobilisation générale. Je revois encore l’aspect des rues de Lyon, le départ mâle, simple et grandiose des mobilisés, l’enthousiasme de tous.

Nous sommes remontés ce soir dans la tranchée. Les "voisins d’en face" manifestent une certaine nervosité ; la relève n’était pas encore terminée qu’ils ont envoyé six ou sept obus de 120. Quelques bombes à fusil au cours de la nuit.

Le 22e a bien travaillé. Le réseau de fil de fer a été renouvelé devant la tranchée bien que, dit-on, les Allemands aient gêné les travailleurs par leurs rafales d’artillerie.

Aujourd’hui, nos voisins semblent "passablement excités" ; à plusieurs reprises, ils envoient des bombes à fusil, jusqu’à ce que, lassés, nous répondions par quelques 75 et une grosse bombe.

A Maricourt, quelques Anglais, du Génie9. Ces gens ont une conception curieuse de la guerre.

Très gais, ils portent bien leur uniforme kaki. Leurs gradés ont des galons10 à peine perceptible : un avantage. Leurs officiers ont toujours des motos magnifiques. Les Anglais sont d’ordinaire bien rasés, presque tous blond. Grands amateurs de bagues et "souvenirs", lorsqu’on leur en montre, ils les gardent et disent "sôvenir". Pour leur arracher un chargeur, il faut les prier et… souvent donner des sous ou un souvenir. Ils raffolent du vin…

 


 

1Militaire porteur d'une permission, d'un congé temporaire.

2Village de Picardie

3Avion français lors la seconde guerre mondiale

4Avion allemand lors la seconde guerre mondiale

5Village de Picardie

6Surnom donné aux soldats qui rentrent de permission

7Parler (péjoratif)

8Anniversaire du déclenchement de la guerre

9Ingénieur de l'Armée

10 Bande de laine, d’argent ou d’or que portent les officiers et les sous-officiers sur les manches de leur uniforme et sur leur képi ou casquette pour distinguer les grades.

 

Rédigé par Frédéric B.

Publié dans #Journal

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