Journal du 11 au 18 août 1915 - Nouvelle destination, nouveau front : de la Somme à la Marne

Publié le 19 Août 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 11 au 18 août 1915  (Nouvelle destination, nouveau Front : de la Somme à la Marne, par le Poilu Frédéric B.)

 
 
 

Vendredi 11 août 1915

 

Nous avons eu hier une journée épuisante. Lundi, la nuit de la relève, l’orage a éclaté, accompagné d’une pluie terrible. Par bonheur, je n’ai pris la faction qu’après la pluie. Pendant toute la nuit, la fusillade a pété de notre côté, le capitaine nous ayant distribué toutes les cartouches en vrac disponibles et impossibles à transporter. Quels feux à répétition !

Les Anglais, attendus pour trois heures du matin, sont arrivés à quatre heures trente. Leurs sections ont à peu près l’effectif des nôtres. Le relève s’est opérée avec une discipline parfaite.

Notre ordre de marche portait, comme première étape, Bray - Cerisy[1] (voir carte du "périple" en pied d'article, utile pour bien suivre le présent billet), soit quinze kilomètres. Nous étions à dix heures à Cerisy, éreintés. La soupe nous attendait aux cuisines roulantes ; je l’ai mangé de bon appétit car j’avais faim, n’ayant pris qu’un peu de "corned-beef"[2] le matin, à deux heures.

Chaleur atroce. A une heure trente, on nous rassemble. Des autos, un immense convoi pour les trois Bataillons, la Compagnie de mitrailleuses, sont là. Où allons-nous ?… On s’embarque… contrordre : on redescend… le départ n’a lieu qu’à une heure trente… Tout le monde est las d’être ainsi "trimballé"… Enfin la colonne s’ébranle, et c’est un spectacle singulier que ce long convoi espacé sur une longueur de trois à quatre kilomètres.

 

 

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 17 février au 20 mars 1915 (Un billet bien troussé par le Poilu Frédéric B.)

 
Convoi militaire durant la Première Guerre mondiale

Convoi militaire durant la Première Guerre mondiale

A quatre heures, on nous débarque enfin à Moreuil ; nous cantonnons au Château inhabité depuis longtemps des Comtes de Moreuil, édifice sans caractère, bâti en briques, véritable caserne. Tout le Bataillon est là.

Que va-t-on faire de nous ? On parle de Soissons… de la défense de Verdun… On verra bien.

Je ne sais où est Antoine… près d’ici sans doute.

 

Le Château de Moreuil

Le Château de Moreuil

 

Vendredi 13 août 1915

 

Nous embarquons ce soir, à dix-neuf heures, en gare de Moreuil, pour partir à vingt et une heures, vers un point inconnu, un camp de l’est : Chalons ou Mailly…

 

 

 

Samedi 14 août 1915

 

A dix-sept heures, nous débarquions en gare de Cuperly, à vingt-cinq kilomètres de Chalons sur Marne, sur la ligne Chalons - Sainte-Ménéhould - Verdun. Nous sommes donc dans la région de Perthes - Suippe où s’est produite l’offensive française en février dernier, lorsque nous étions à Guillaucourt.

Nous avons passé à six heures du matin à Saint Denis et Pantin, près Paris, salués au passage par de gentilles midinettes parisiennes. Toute la région parisienne semble animée d’un esprit patriotique extrêmement vivace. Passé à Meaux, Epernay. 

 

 

 

Dimanche 15 août 1915

 

Nous voici enfin arrivé à destination après une marche très pénible. Nous sommes partis sur les six heures de Cuperly ; après une première étape de quatre kilomètres, nous avons fait grand-halte, puis parcouru encore douze kilomètres, sous la pluie, en grande partie du moins. Nous avons traversé Châlons-sur-Marne de nuit et bivouaqué dans un champ. Tous, nous étions furieux, car, sachant notre destination et n’ignorant pas que nous aurions pu débarquer là puisque le chemin de fer s’y arrête, nous ne comprenions pas et nous ne comprenons pas encore pourquoi l’on nous a déposé à Cuperly, au nord de Chalons, nous obligeant ensuite à redescendre au sud de cette ville sur la Chaussée. Ce qui contribua le plus à nous faire maugréer[3], ce fut la nécessité de coucher dans l’eau, fourbus comme nous l’étions…

Pendant ce temps-là, d’autres dormaient bien tranquillement dans un lit, après un bon dîner en joyeuse compagnie et non sans s’être plaints de la durée de la guerre et de ses rigueurs. Fumistes[4] ! Pendant qu’on est réduit au potage salé et au singe, Messieurs les Officiers de Sous-Intendance s’assoient devant une table plantureuse et gagnent bien leur vie. Et cela fait rire lorsqu’on entend affirmer que les Allemands souffrent de la faim, sont à bout et prêts à signer la paix.

A trois heures du matin, réveil sous la pluie… Le réveil en campagne ne manque pas de charmes, mais il ne faut pas qu’il pleuve… d’ailleurs, malgré cette pluie, cette humidité, j’étais tellement fatigué que j’ai dormi « comme un sac[5] ».

Nous passons à Cheppy, Pogny[6] ; vers huit heures, nous échouons enfin à la Chaussée, où j’ai le plaisir de retrouver Antoine qui a eu, lui aussi, son compte de misères.

 

 

Eglise de la Chaussée sur Marne (début du XXème siècle)

Eglise de la Chaussée sur Marne (début du XXème siècle)

 

La Chaussée est un joli bourg au bord de la Marne, un centre de camions autos TM. Les camions alignés comme au cordeau le long des rues, donnent à l’agglomération une physionomie particulière. La vallée de la Marne plaît à l’œil, mais, sur la gauche, la Champagne Pouilleuse est aride, monotone ; les routes sont droites, en montagnes russes, ennuyeuses au possible.

Nous ne serions pas là pour longtemps, dit-on.

 

 

 

Lundi 16 août 1915

 

Le bruit courait hier au départ du Régiment et de la Division pour le front Suippe sans doute. Rien de nouveau encore. Je commence à être reposé de la marche, mais s’il faut aller à Suippe, qui se trouve à six ou sept kilomètres de Cuperly, à trente ou quarante kilomètres d’ici, cela pourrait barder.

 

 

Tranchées à Suippe en 1914-1915

Tranchées à Suippe en 1914-1915

 

Nous avons eu ce matin revue des sacs, astiqués et cirés. On s’est aperçu, après cinq mois de campagne d’hiver, que si l’on ne faisait pas briller les sacs, la France serait perdue. La revue s’est passée, les sacs étaient reluisants, et comment ! Heureusement, ce matin, le sergent de semaine a annoncé repos tout le jour !

 

 

 

Mardi 17 août 1915

 

Nous avons eu hier, après-midi, évolution de bataillon ; ce matin évolution de régiment. J’en suis revenu fourbu. A quand le vrai repos, accompagné d’un régime réparateur ?

 

 

 

Mercredi 18 août 1915

 

Nous avons quitté cette nuit, à deux heures, la Chaussée et, par Francheville, Marson et les bois, avons gagné Saint-Julien-de-Courtisols, soit une étape de vingt kilomètres assez fatigante, surtout à la fin, en raison de la chaleur. Nous devons, je crois, coucher ce soir à Saint-Julien pour repartir demain matin.

A Marson, que nous avons traversé, tout le côté gauche de la route a été incendié et pillé par les Allemands. L’église n’a plus que les quatre murs. Le côté droit de la route est à peu près intact.

Antoine doit être au chef-lieu, à Courtisols, à trois kilomètres d’ici.

 

 

Carte réalisée par l'Atelier - D'un front à l'autre (août 1915)

Carte réalisée par l'Atelier - D'un front à l'autre (août 1915)

 


[1]    Commune de la Somme (voir carte du "périple" en pied d'article)

[2]    Viande de bœuf  préparé dans une boite de conserve

[3]    Manifester une mauvaise humeur

[4]    Personnes sans serieux

[5]    Sommeil profond

[6]    Village de la Marne

 

Rédigé par Frédéric B.

Publié dans #Journal

Commenter cet article