LES FRATERNISATIONS DE NOEL 1914

Publié le 21 Mai 2015

 

LES FRATERNISATIONS DE NOEL 1914 DANS LA SOMME ET AILLEURS (PREMIERE GUERRE MONDIALE)

 

 

Recherches, rédaction et choix des illustrations : Emilie et Servane

Relecture et corrections (travaillées avec les élèves) : M. Bouvier

 

 

26 décembre1914 

«Un soldat [allemand] m’offre un verre de Kummel, un cigare».

 

      

          I/ FREDERIC B. ET LES FRATERNISATIONS DE NOEL 1914

            

Frédéric B. nous livre dans ses Carnets de Guerre un témoignage précieux et rare des épisodes de fraternisations qu’il a vécues à la Noël 1914. Précieux et riche, cette première partie s’en fait l’écho. Rare, la comparaison avec les autres trêves s’étant déroulées en décembre 1914 sur le front ouest, dans la seconde partie, met en relief cette qualité.

           

         Dans un premier temps, rien ne permet d’imaginer qu’un rapprochement entre Français et Allemands est possible, dans ces premiers mois de la Grande Guerre. Par exemple, lors de la nuit du 22 décembre 1914, un soldat français du régiment de Frédéric B. se fait tirer dessus. De corvée de boyaux (il nettoie les tranchées), une patrouille ennemie s'approche à cinquante mètres de lui et fait feu : le camarade de Frédéric B. réussi néanmoins à s'enfuir. Le même jour, dans le Journal des marches et opérations du 99ème Régiment d’Infanterie{C}[1] dont fait partie notre jeune soldat avec plus de 3.000 autres hommes, il est noté : « bruits suspects souterrains en avant des tranchées du secteur du Bois commun ». Ces exemples sont révélateurs des tensions extrêmes qui existent alors de part et d'autres des tranchées, entre les Français et leurs vis-à-vis.

 

         Cependant, les esprits sont agités de questions intérieures.  En cette fin d'année 1914, les fêtes s'annoncent tristes et moroses pour tous les soldats et leurs familles. « Tous souffrent de la séparation d'avec leurs proches, et les hommes semblent vouloir établir une trêve à leurs tueries », nous indique Frédéric B. dans ses écrits, le 24 décembre 1914.

 

           La matinée de ce même jour est en effet marquée par un combat meurtrier. Le JMO du 99ème R.I. la raconte ainsi : « Il a été constaté qu’un nouveau boyau avait été construit […] Une reconnaissance a trouvé dans le boyau 4 allemands qui n’ont pas voulu se rendre et ont immédiatement ouvert le feu ».

 

         Pourtant, cette même veille de Noël, en début d’après-midi, alors que rien ne semblait laisser deviner un tel épisode, Frédéric B. aperçoit la 1ère Compagnie de son régiment, située à la hauteur du Bois carré, sympathiser avec des ennemis. Des  signes amicaux sont échangés de part et d’autre des lignes. Un dialogue inattendu s'engage entre Français et Allemands originaires de Bavière (province du sud de l’Allemagne, rattaché à l’Empire allemand en 1870).

 

     

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 17 février au 20 mars 1915 (COntre-mines et nouvel uniforme par le Poilu Frédéric B.)

 
Carte du secteur occupé par le 99ème R.I. de Frédéric B. à la Noël 1914 (Somme, Picardie)

Carte du secteur occupé par le 99ème R.I. de Frédéric B. à la Noël 1914 (Somme, Picardie)

   

C’est alors que huit soldats originaires de Munich descendent dans la tranchée de Frédéric B, secteur du Bois Touffu, ne désirant pas retourner dans leurs boyaux. En effet, ils ont en horreur cette guerre déclenchée par les Prussiens, considérés comme des ennemis par ces Bavarois inclus de force dans l'Empire allemand par les Prussiens seulement 40 années auparavant. Prisonniers volontaires, ces soldats du 20ème Régiment d’Infanterie bavaroise apprennent à Frédéric B. et à ses camarades que les Prussiens ont décidé d'attaquer la nuit même les positions françaises. La fraternisation tourne à l’alliance. Un cas rare.

 

Le récit de Fréderic B. est par ailleurs confirmé par le texte du JMO : « Des prisonniers se présentèrent successivement. […] Questionnés, ils donnent de précieux renseignements sur l’ordre de bataille ennemi. D’après leurs dires une très grande animosité existe entre les Prussiens et les Bavarois ». Et ces derniers de prévenir les Français que des galeries de mines sont en train d’être creusées vers leurs positions.

 

Extrait du JMO du 99ème R.I. en date du 24 décembre 1914

Extrait du JMO du 99ème R.I. en date du 24 décembre 1914

 

La nuit du 24 au 25 décembre 1914, Frédéric et son bataillon reçoivent l'ordre de passer la nuit aux créneaux, secteur du Bois Touffu, au cas où les ennemis viendraient à attaquer, suite aux renseignements obtenus la veille. Mais l’ambiance n’est pas à l’affrontement, de l’autre côté des lignes : Frédéric entend les Allemands chanter et jouer de la musique. Dans l'après midi du 25 décembre, les échanges ont recommencé et l'adjudant Faure, du 99ème R.I., s’avance entre les tranchées puis serre la main d'un officier ennemi. Ces épisodes de rapprochement sont ponctués d’explosions d’obus, tirés depuis des positions plus éloignées, par d’autres  Allemands. Frédéric B. conclu son récit de ce Noël si particulier par ces mots : « Jamais je n’ai autant ressenti l’horreur de cette guerre qu’aujourd’hui, en ce jour de fête, si doux à vivre de coutume et si triste cette année ».

 

            Le lendemain, 26 décembre, dernier épisode des fraternisations vécues par Fréderic B., plus directement encore que les autres. Notre soldat fait la remarque que l'ennemi ne tire pas un seul coup de fusil, alors qu'habituellement il « tiraillait sans cesse ». Frédéric est alors de garde au poste avancé. Dans la matinée, un soldat ennemi s'avance vers lui pour lui proposer un verre de kummel[2] et un cigare. Ils se serrent la main et parlent, Frédéric B. confessant alors connaitre quelques rudiments d’allemand. La description qu’il en fait est troublante : « Il m’apprend qu’il était artiste peintre, étudiant à Munich ; il a vingt-six ans. Après quelques minutes d’entretien, chacun rentre dans sa tranchée, en se souhaitant au revoir. ». Un portrait qui n’est pas sans évoquer un certain Adolf Hitler, qui aurait pu alors se présenter ainsi. Mais au même moment, celui-ci était basé plus au nord, et servait d’estafette pour l’Etat-major[3].

 

Carte des positions respectives de Frédéric B. et Adolf Hitler en décembre 1914

Carte des positions respectives de Frédéric B. et Adolf Hitler en décembre 1914

 

            Ces évènements interrogent Frédéric B. Dans ses notes du 26 décembre, il évoque la possibilité d’un rapprochement des peuples, d’une trêve pouvant déboucher sur une paix des peuples. Une réflexion rarement lue, si tôt dans le conflit. Mais certainement qu’il n’était pas le seul de son régiment à l’avoir. Voici ce qu’il écrit : « Que penser de ces manifestations d’amitié ? Je souhaite qu’elles soient sincères : ce serait preuve que tous sentent le besoin d’imposer une trêve à cette horrible guerre et qu’elle peut s’établir un instant par accord tacite ».

 

          Si Frédéric B. n’en parle plus après le 26 décembre 1914, cette fraternisation continue jusqu’au 1er janvier 1915. Elle s’interrompt alors sous la pression des Etats-majors des deux camps, comme le révèle le JMO du 99ème R.I. : « Vers 23 heures, deux sous-officiers bavarois ont déclaré à un lieutenant du 99e (...) que, tout en restant nos camarades, ils ne pouvaient plus causer avec nous, parce que leurs officiers l’ont défendu trop rigoureusement. Cette interdiction s’explique (...) par la crainte de voir des renseignements importants transmis à nos troupes ». Il ne semble pas que, parmi les troupes françaises, dans ce secteur, des sanctions aient été prises contre ceux qui avaient engagé des discussions avec l’ennemi.

  

 

            II/ LES FRATERNISATIONS DE NOEL 1914 SUR LE FRONT DE L’OUEST

            

          Frédéric B. et son Régiment ne furent pas les seuls à vivre des épisodes de fraternisations à la Noël 1914. Ailleurs, des troupes allemandes, britanniques et françaises ont connu des cessez-le-feu non officiels, le long du front de l'Ouest. Mais ces trêves ont eu lieu, dans leur immense majorité, bien plus au nord, et n’ont concerné des soldats français que très exceptionnellement. Les témoignages recueillis dans les différents JMO des armées engagées situent le principal épisode des fraternisations sur le front belge, prêt de la ville d’Ypres. C’est celui-ci, qui est raconté dans le film Joyeux Noël de Christian Carion, sorti en 2005. Il est le plus fameux car le seul à avoir été raconté par des journaux[4], dans les jours qui ont suivi, et le seul à avoir été immortalisé par des photographies.

 

            Les soldats qui se trouvent en Belgique sont choqués par les pertes importantes qu'ils ont subies depuis le mois d'août 1914. C’est alors que le matin du 25 décembre, les Français mais surtout les Britanniques entendent des chants de Noël montant des tranchées ennemis. Ils aperçoivent  aussi des arbres de Noël placés le long des tranchées ennemies. Puis des Allemands sortent de leurs boyaux et font des signes amicaux en direction des Britanniques et des Français.

 

 

Un officier allemand portant un sapin de noël et sortant des tranchées en direction des positions britanniques (Noël 1914)

Un officier allemand portant un sapin de noël et sortant des tranchées en direction des positions britanniques (Noël 1914)

 

Allemands et Britanniques se rejoignent rapidement au milieu d'un paysage dévasté par les obus (ce que l’on nomme le No man’s land). Les Français restent pour commencer à l’écart, et se mêlent, en petit nombre, à ces manifestations d’amitié avec moins d’implication que les Anglais ou les Ecossais. C’est que ceux-ci sont des engagés volontaires, au contraire des Français mobilisés, et qu’ils ne se battent pas sur leur sol. Pour certains, ce n’est déjà plus leur guerre.

 

«Ce n'est pas un phénomène d'ampleur, ce sont des petits gestes spontanés, sporadiques, à force de se regarder. C'est une pomme qu'on lance d'une tranchée à l'autre, un morceau de pain, un coup à boire, un échange de chansons patriotiques, sentimentales. Ce mouvement commence surtout avec les Britanniques, la guerre se civilise, l'autre n'est plus un monstre et on sort pour se rencontrer entre les tranchées», explique l'historien Marc Ferro [5].

 

            Les fraternisations des fêtes de Noël sont ainsi les plus courantes aux endroits où Britanniques et Allemands se font face. Si elles existent parfois ailleurs en cette fin d’année 1914, l’épisode vécu par Frédéric B. et son régiment apparait bien exceptionnel. Il n'y a par exemple pas de « trêves » dans les régions où Français-Belges combattent seuls contre les Allemands, en dehors du cas raporté par notre soldat, en Somme. Car là, la haine dirigée vers un ennemi considéré comme un envahisseur, ayant par exemple dévasté le territoire de Belgique et y ayant commis des crimes de guerre, est trop forte.

 

            L’un des épisodes les plus réjouissants de ces trêves s’est déroulé dans le secteur d’Ypres, justement. Il s’agit d’un match de football joué dans le No man's land entre Britanniques et Allemands, dans cette zone large d'environ 20 à 40 mètres, immortalisée par un photographe amateur présent sur les lieux.  

 

Soldats anglais, écossais et allemands se livrant à une partie de football près d'Ypres (Belgique, décembre 1914)

Soldats anglais, écossais et allemands se livrant à une partie de football près d'Ypres (Belgique, décembre 1914)

 
            Suite à ce match, les anciens ennemis enterrèrent leurs morts, donc les corps se trouvaient encore entre les lignes de tranchées. Ils chantèrent ensemble, aussi. La plupart des photographies de cette trêve « belge » furent confisquées ou détruites. Mais quelques unes parvinrent à la rédaction du quotidien britannique The Daily Mirror, qui les publia le 5 janvier 1915, accompagnées de témoignages. Cet épisode fut rapidement connu.
 
 
 
Une du quotidien The Daily Mirror en date du 5 janvier 1915, à propos de la "Trêve de Noël 1914"

Une du quotidien The Daily Mirror en date du 5 janvier 1915, à propos de la "Trêve de Noël 1914"

 

            L’Etat-major des deux camps réagit rapidement à la nouvelle. Des bombardements ont lieu, depuis des positions plus éloignées, pour forcer les soldats à se réfugier dans leurs tranchées respectives. Les « troupes contaminées » se voient affectées ailleurs, souvent sur des zones de combats plus dures. Ce qui n’arriva pas, semble-t-il, aux soldats du régiment de Frédéric B.

 

            A noter que des fraternisations ont eu lieu plus tard durant le conflit. Ils ne se sont pas limités à cette Noël 1914, même si ces épisodes sont restés rares et toujours combattus par le commandement militaire. En juillet 1916, ainsi, le soldat français Louis Barthas note : « Quelquefois, il y avait des échanges de politesse, c’étaient des paquets de tabac de troupe de la Régie française qui allaient alimenter les grosses pipes allemandes ou bien des délicieuses cigarettes Made in Germany qui tombaient dans le poste français. On se faisait passer également chargeurs, boutons, journaux, pain. »[6]

 

 

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SOURCES

 

 

Les Carnets de Frédéric B. (collection particulière - Carnets de Guerre d’un Poilu originaire de Lyon)

 

 Journal des Marches et opérations du 99ème R.I. publié sur le site institutionnel Mémoire des hommes (lien direct : http://tinyurl.com/JMO99eRINoel1914)

 

 « Trêve de Noël », article de l’Encyclopédie participative en ligne Wikipédia

 

 « La guerre des tranchées: fraternisations et accords tacites », textes réunis par Yann Prouillet, publiés sur le site du CRID (crid1418.org)

 

 « C’est demain Noël » par Jérôme Estrada, dans L’Est Républicain, article mis en ligne le 17 décembre 2014.

 

  

POUR ALLER PLUS LOIN

 

 

Marc Ferro (dir.), Frères de tranchée, Paris, Tempus, 2006.

 

 Christian Carion, Joyeux Noël, Perrin,‎ octobre 2005, 177 p.

 

 

 

[1] JMO du 99ème RI consultable sur le site « Mémoire des Hommes » (lien direct : http://tinyurl.com/JMO99eRINoel1914)

[2] Boisson alcoolisée allemande d’environ 35-40°, aromatisée principalement avec des épices.

[3] A cette description, difficile de ne pas reconnaitre un portrait plausible d’Aldolf Hitler, habitant à Munich depuis 1913 et se rêvant artiste peintre. Il accusait d’ailleurs alors 25 ans bien avancés. Toutefois, il se trouvait alors bien plus au nord, à Fournes-en-Weppes, où il servait d’estafette (il livrait des messages envoyés depuis l’état major jusqu’au front).

[4] Aucun journal français ni aucun journal allemand n’a rendu compte de ces trêves. Seule la presse britannique en a fait état fin 1914-début1915.

[5] Marc Ferro, Frères de tranchée, Paris, Tempus, 2006.

[6] Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, La Découverte-poche, 2003, 568 p. Introduction et postface de Rémy Cazals, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Jean Jaurès de de Toulouse.

Rédigé par Frédéric B.

Publié dans #Autour du Journal

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