Journal du 4 au 16 février 1915 - Cafard et cauchemards

Publié le 17 Février 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 4 au 16 février 1915 (Cafard et chauchemard de tranchées par le Poilu Frédéric B.)

 

 

Jeudi 4 février 1915

Huit jours durant, j’ai conservé un cafard épouvantable, ne sortant pas de ma cagnat ou juste le temps nécessaire pour mes factions[1]. Leroux et le père Charavay avaient peine à me tirer de ma torpeur[2]. J’ai passé dans la tristesse le 29 janvier, fête de maman… il y a deux ans, papa était déjà bien malade ; l’an passé, il manquait[3]. Cette année la famille est dispersée par la guerre.

Leroux est parti deux fois en patrouille. Jusqu’à son retour, j’étais inquiet, mais tout s’est bien passé.

Hier matin, en descendant au repos, j’ai trouvé une lettre de maman. Depuis huit jours, j’étais sans nouvelles ; cette lettre m’a rendu du courage. Pourtant, le soir, le cafard m’a repris.

J’ai communié ce matin : cela m’a fait grand bien. J’ai réfléchi et, au fond, je comprends ma faiblesse. Néanmoins, moi qui crois, qui communie souvent, je devrais réagir puisque je suis prêt… Je devrais montrer plus de courage… et pourtant le vacarme des obus me démoralise.

 

Soldats Français qui communient pendant la 1ère Guerre mondiale

Soldats Français qui communient pendant la 1ère Guerre mondiale

 

Cet après-midi, deux grosses marmites sont tombées sur Chuignes, faisant malheureusement trois victimes : trois femmes, deux tuées sur le coup, une autre grièvement blessée.

 

Vendredi 5 février 1915

J’ai vu Antoine aujourd’hui et soupé avec lui chez Madame Cassel.

 

Samedi 6 février 1915

Corvée de bois. Spectacle pittoresque, digne du pinceau de Detaille.

 

Paysage de Champigny par Jean-Baptiste-Édouard Detaille (Décembre 1870)

Paysage de Champigny par Jean-Baptiste-Édouard Detaille (Décembre 1870)

 

Dimanche 7 février 1915

Retour aux tranchées. La relève a été fertile en émotions, les Allemands ayant précisément envoyé deux obus de 77 qui occasionnèrent plus de bruit et de peur que de mal… Sur les huit heures, ils nous envoient vingt-deux marmites de 77 : à la fin, j’en avais « marre ».

 

Jeudi 11 février 1915

Hier l’ennemi nous a gratifiés, sur les quatre ou cinq heures du soir, d’une douzaine de 105[4], accompagnés de bombes qui éclataient avec un fracas épouvantable. Ces bombes provoquent un déplacement d’air effrayant (à cent mètres on subit encore le vent de l’explosion) et, à la longue, produisent un effet de démoralisation. Les 105 ont fait quelques victimes : deux morts, deux ou trois blessés.

 

Canon de type 105 mm long Schneider (armée française, secteur de l'Oise)

Canon de type 105 mm long Schneider (armée française, secteur de l'Oise)

Nuit d’agitation pour moi. Le froid, l’énervement produit par ce bombardement, les tirailleries[5], tout cela m’empêche de dormir tranquille. Vers une heures du matin, je me réveille en sursaut, criant : « Les voilà ! » et, en même temps, je vois des ombres, une douzaine, baïonnette au canon du fusil, sauter dans la tranchée… c’en est trop… je reviens à la réalité… Des rêves comme celui-là !

Le temps s’est remis au froid sec ; sur le matin, du brouillard.

Depuis trois jours, Leroux et moi, dans notre petite cagnat, nous récitons une courte prière suivie parfois d’une lecture pieuse choisie dans l’Evangile ; puis, roulés dans notre couverture et blottis l’un contre l’autre, nous faisons dodo.

Hier, pour corser un peu l’ordinaire, nous avons apprêté un plat de frites succulent ; mais c’était au moment où « radinaient » les 105 : je n’avais guère d’appétit.

 

Vendredi 12 février 1915

Hier, après-midi, attaque sur la gauche. La fusillade gagne Dompierre pour arriver à notre secteur, jusqu’au ravin. Il est quinze heures. Soudain, vers quinze heures trente, notre canon de campagne et l’artillerie lourde se mettent en devoir de « taper » : et c’est un arrosage copieux des tranchées ennemies. C’est effrayant et, vraiment, je ne voudrais pas être à la place des « Kamarades »[6]. L’ennemi ne nous renvoie que quatre coups de 77. Naturellement, le fusillade s’est tue.

Accalmie à seize heures. Le canon reprend à dix-neuf heures, avec violence, par moment. On entend voler en éclats les tuiles de Fay. Dans le lointain, se distinguent des roulements de convois d’artillerie ennemie. La notre balaie les routes. Sur le plateau de Dompierre, même canonnade. Il en est ainsi toute la nuit. L’accalmie se produit à sept heures du matin.

Ce matin, nouvelle fusillade, à dix heures. Canonnade jusqu’à onze heures quarante cinq. Notre petit poste du ravin reçoit, en réponse, une douzaine de 77.

 

Samedi 13 février 1915

Le bruit court que nous jouirons d’un long repos.

 

Dimanche 14 février 1915

Je suis proposé comme élève officier de réserve. J’ai accepté avec le sentiment d’obéir au devoir, puisque j’ai eu le bonheur de recevoir une solide instruction.

 

Lundi 15 février 1915

Nous avons été relevé ce matin par le XXX (désigne les troupes d'un secteur situé non loin des bois touffu et commun, cf. carte). Nous descendons au repos à Méricourt, je pourrai y voir Antoine et passer quatre jours avec lui.

 

Carte du secteur où se trouve Frédéric B.

Carte du secteur où se trouve Frédéric B.

 

Je ne sais pourquoi nous étions tous à la joie, et, une fois sortis des lignes, bien qu’encore à portée d’obus, nous nous sommes mis à fredonner des chansons militaires.

 

"L'Ami bidasse", une chanson militaire de 1914 (Version par le comique-troupier Bach)

 

Journée splendide. J’ai trouvé Antoine à Méricourt. Nous avons passé une bonne journée ensemble. Le pays est joli, très pittoresque avec ses marais et la Somme tranquille.

 

 

 

Mardi 16 février 1915

Travaux de défense à l’arrière. Journée magnifique. Paul Besson est venu me voir depuis Caix. Je ne l’avais pas vu depuis six mois.

 

 

 

 

 

 

 

 


[1]  Guet que font successivement les soldats pour surveiller un lieu, un poste de combat, etc.

[2]  Expression désignant la fatigue.

[3]  Le père de Frédéric B. est décédé en 1913.

[4]  Très gros obus

[5]  Action d'une troupe qui fait feu continuellement.

[6]  Désigne les soldats Bavarois avec lesquels Frédéric B. a fraternisé en décembre 1914

[7]  Augmentation du grade.

Rédigé par Frédéric B.

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