Journal du 21 mars au 12 avril 1915 - La vie semble bien peu pour qui voit de pareilles choses

Publié le 13 Avril 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 21 mars au 12 avril 1915 ("La vie semble bien peu pour qui voit de pareille choses" par le Poilu Frédéric B.)

 

 

Dimanche 21 mars 1915

De garde route de Foucaucourt, par une journée calme et ensoleillée. Dès six heures, nos avions sont en l’air. Une escadrille[1] française attaque sans succès un avion ennemi. L’ennemi bombarde en vain nos avions dès qu’ils approchent de ses lignes : quarante obus sur le même appareil.

 mars 1915 (COntre-mines et nouvel uniforme par le Poilu Frédéric B.)

 
Escadrille française en vol (1916)

Escadrille française en vol (1916)

 

Lundi 22 mars 1915

Pendant notre repas du soir, à vingt heures, éclate une vive fusillade qui nous fait tout quitter pour courir au cantonnement. Simple alerte ! Nous revenons à notre café.

A vingt-deux heures, les cris de « Au Feu ! » retentissent en même temps qu’une violente pétarade[2]. Le ciel est embrasé. C’est un cantonnement qui brûle à la sortie du village, route de Fontaine. On fait la chaîne. A deux heures du matin, je suis épuisé, le feu est circonscrit ; je me recouche. Par bonheur, pas de marmites[3].

 

Tableau - 1914, Paysage de ruines et d'incendies (1915), par Félix Vallotton

Tableau - 1914, Paysage de ruines et d'incendies (1915), par Félix Vallotton

 

Mercredi 24 mars 1915

Nous avons eu l’explication de la fusillade d’hier. Les camarades ont voulu apprendre aux « voisins d’en face » la prise de Przemyíl[4] par les Russes. Sur un signal, tous ont crié : « Vive la France ! », cela sur un front de plusieurs kilomètres ; puis ils ont exécuté un ou deux feux de salve auxquels ont riposté les Allemands.

 

Jeudi 25 mars 1915

Nous partons pour quatre jours à Méricourt. Je suis bien content de voir Antoine.

 

Vendredi 26 mars 1915

Tir à Morcourt : huit balles sur huit dans la cible.

 

Exercice militaire aux Franches-Montagnes, essai de masques à gaz et de tirs à la mitrailleuse (1914-1918, Musée de l'Hôtel-Dieu de Porrentruy)

Exercice militaire aux Franches-Montagnes, essai de masques à gaz et de tirs à la mitrailleuse (1914-1918, Musée de l'Hôtel-Dieu de Porrentruy)

 

Samedi 27 mars 1915

Nous devions remonter cette nuit à la tranchée. Contrordre.

 

Dimanche 28 mars 1915

L’on amène deux déserteurs ennemis qui seront ce matin l’objet de la curiosité.

C’est le jour des Rameaux. A six heures trente, j’ai servi la messe d’Antoine. A dix heures, une cérémonie pittoresque, une procession de l’église au cimetière : en tête, les enfants de chœur en surplis, pantalons long et chapeau de feutre ; puis le curé accompagné de deux camarades soldats et, par derrière, un groupe de bons vieux et de vieilles femmes, enfin des soldats.

Nous remontons ce soir à la tranchée, auprès de Foucaucourt.

 

Procession religieuse dans le Pas-de-Calais en Juin 1915 (carte postale)

Procession religieuse dans le Pas-de-Calais en Juin 1915 (carte postale)

 

Lundi 29 mars 1915

Relève pittoresque, mais rendue pénible par la longueur du trajet et la bise. Clair de lune superbe.

Foucaucourt est tout en ruines. L’église n’a plus que les murs. Spectacle étrange que le défilé à travers ces pans de murs, en colonne par un, jusqu’à la cave où la section, étant de repos, passera la nuit.

… Ce matin, je me suis orienté : au fond, la sucrerie de Dompierre, le Bois Touffu à un kilomètre.

Corvée de rondins jusqu’aux tranchées de première ligne. Le soir, pose de fil de fer. En compagnie de Leroux, je vagabonde dans les boyaux. Sur le plateau, derrière les tranchées, des cadavres gisent encore depuis les combats du 4 octobre.

 

Pose de fil de fer barbelé à 30 mètres des tranchées ennemies (Agence Meurisse) / Source : Gallica BNF

Pose de fil de fer barbelé à 30 mètres des tranchées ennemies (Agence Meurisse) / Source : Gallica BNF

 

Le secteur est tranquille : quelques coups de canon, pas de fusillade, meilleur que nos anciennes positions. Les tranchées ennemies sont à quatre cents mètres des nôtres, appuyées sur Fay - Soyecourt et les bois situés entre ces deux localités.

 

Vendredi 2 avril 1915 (Vendredi Saint)

J’ai fait un pèlerinage pieux dans la pauvre église de Foucaucourt. Les quatre murs sont debout, ajourés par les obus ; les cloches, tombées, ont fondu ; l’autel est en miettes ; les vitraux sont brisés. Seul, au sein de cette dévastation, un crucifix est resté intact. Le Christ est de bois sculpté et peint, d’une facture assez naïve ; son visage exprime la souffrance. Les flammes l’ont léché sans lui causer de dommage.

J’ai prié pour la France, ma famille, mes camarades et moi-même.

 

Eglise de Foucaucourt en ruines en 1915 (Carte Postale)

Eglise de Foucaucourt en ruines en 1915 (Carte Postale)

 

Samedi 3 avril 1915 (Samedi Saint)

Descente au repos. Je retrouve Antoine ; je passerai avec lui les fêtes de Pâques.

Le temps, beau depuis trois semaines, se remet à la pluie.

 

Dimanche 4 avril 1915 (Pâques)

Pâques sanglantes cette année. Tristes fête ici, comme à Lyon. J’ai servi la messe d’Antoine[5], communié et beaucoup prié. A dix heures, à la grand-messe, Antoine a prêché. Nous avons dîné et souper ensemble.

 

Journal du 21 mars au 12 avril 1915 - La vie semble bien peu pour qui voit de pareilles choses

 

Hier, j’ai demandé au caporal Dory de m’inscrire parmi le groupe des éclaireurs[6]. J’ai honte de ma faiblesse et de la peur que j’ai montrée jusqu’ici, indigne d’un chrétien. Je veux lutter et me dévouer, je demande à Dieu de m’envoyer sa grâce dans cette voie où je m’engage librement.

 

Mardi 6 avril 1915

J’apprends le départ de Jean[7] pour le Bourget[8], et de là pour une destination inconnue.

 

Dimanche 11 avril 1915

Montée aux tranchées de Foucaucourt après une marche pénible. Hier, Dory m’a annoncé que j’étais inscrit aux éclaireurs. Le soir, nous avons communié, moi, Leroux et quelques copains. J’ai bon courage. J’ai quitté Antoine le cœur tranquille.

Le Lieutenant sépare les éclaireurs des autres camarades et nous réunit dans une cagnat à part.

 

 

Groupe des observateurs et éclaireurs (1914-1915)

Groupe des observateurs et éclaireurs (1914-1915)

 

Lundi 12 avril 1915

Nous sommes allés hier, en deuxième ligne, pour enterrer quelques morts oubliés après les combats de Foucaucourt. C’est l’un des spectacles émouvants de la guerre que la vue de ces « camarades » épars dans les champs, perdus dans les betteraves. L’un d’eux avait reçu une balle au côté droit de la poitrine ; il était sur le dos, la main sur la plaie… La vie semble bien peu pour qui voit de pareille choses.


 
Mise en tombe d’un soldat français, cimetière militaire français de Foucaucourt (Somme), 1915-1916

Mise en tombe d’un soldat français, cimetière militaire français de Foucaucourt (Somme), 1915-1916

 

 


[1] Groupe d’avions.

[2] Suite de bruits provenant de l’explosion de pièces d’artillerie.

[3] Obus (argot poilu).

[4] Ville de Pologne.

[5] Frère de Frédéric B., aumônier des armées.

[6] Un éclaireur est une personne qui a pour mission de partir en reconnaissance pour observer le terrain et recueillir des informations qui seront utiles au reste du groupe.

[7] Un des frères de Frédéric B., médecin au civil.

[8] Commune de la banlieue de Paris.

Rédigé par Frédéric B.

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