Journal du 26 décembre 1914 au 4 janvier 1915 - Les Fraternisations de Noël 1914 (suite et fin)

Publié le 5 Janvier 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 26 décembre 1914 au 4 janvier 1915 (Trêve et Fraternisations de Noël 1914)

 

 

Samedi 26 décembre 1914

 

Quelle nuit j’ai passé !

L’ennemi n’a pas tiré un seul coup de fusil, lui qui, d’ordinaire, tiraillait sans cesse. J’étais de garde en petit poste avancé ; j’ai pris trois fois une heure et demie, et, chaque fois, je poussais un « ouf ! » de satisfaction quand j’avais fini. Aucun incident… Pourtant, à partir de trois heures du matin, l’on entendit du côté de Fay[1] des bruits de cavalerie ?… Que se prépare-t-il donc ? Voilà deux nuits que règne le même silence impressionnant.

Ce matin, un soldat ennemi s’est avancé vers nos tranchées au cri de « Kamarad ! Nicht kaput ! »[2]. On lui fait signe de venir ; il s’approche ; parlant un peu l’allemand, je vais au devant de lui. Nous nous serrons la main ; il m’offre un verre de Kummel[3], un cigare. Il m’apprend qu’il était artiste peintre, étudiant à Munich ; il a vingt-six ans[4]. Après quelques minutes d’entretien, chacun rentre dans sa tranchée, en se souhaitant au revoir.

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 17 au 28 novembre 1914

 
Carte des positions respectives de Frédéric B. et d'Adolf Hitler en décembre 1914 (pour comprendre la légitimité d'une telle carte ici, nous vous invitons à lire la Note 4 en pied d'article)

Carte des positions respectives de Frédéric B. et d'Adolf Hitler en décembre 1914 (pour comprendre la légitimité d'une telle carte ici, nous vous invitons à lire la Note 4 en pied d'article)

 

Que penser de ces manifestations d’amitié ?

Je souhaite qu’elles soient sincères : ce serait preuve que tous sentent le besoin d’imposer une trêve à cette horrible guerre et qu’elle peut s’établir un instant par accord tacite[5].

 

 

Dimanche 27 décembre 1914

 

Nuit pénible par suite du froid : je n’ai pu dormir. Reçu une lettre d’Antoine[6], de maman, qui m’ont réconforté un peu.

 

Soldat français lisant au cours d'une trêve dans les tranchées (©Alinari / Roger-Viollet)

Soldat français lisant au cours d'une trêve dans les tranchées (©Alinari / Roger-Viollet)

 

Il fait froid. Il pleut.

Ce soir, Leroux sort comme volontaire pour une reconnaissance conduite par Stefanaggi[7]. Cela me peine de voir partir ce « copain ». Je lui serre la main, il me remet ses papiers pour sa famille, en cas de malheur.

… Ce n’était qu’une fausse nouvelle… Leroux est descendu à Fontaine[8] faire des expériences de lancement de bombes. Son retour, ce soir, m’a donné du plaisir.

 

 

Lundi 28 décembre 1914

 

Temps pluvieux et morose. Une lettre de la maison me donne de bonnes nouvelles de tous. J’ai encore le cafard. Cantonné dans mon gourbi, je songe… comme on songe en un gîte.

Cette après-midi, en face de notre troisième section, des soldats Bavarois sont montés sur leurs tranchées en disant : « Pas kaput ! Kamarad ! » et nous ont demandé des journaux que l’on s’est empressé de leur donner.

Le 77 allemand bombarde nos tranchées sur la droite, sans résultat ; des 105 lancent des dizaines d’obus sur Fontaine-les-Cappy[9]. Par instant, des bombes tombent vers un petit poste occupé par la 1e Compagnie, dans un boqueteau à gauche de la vallée Fontaine - Fay… Nous ne tardons pas à répondre d’ailleurs… Somme toute, journée calme… Depuis le 25, la fusillade a cessé complètement. C’est à oublier que nous sommes en guerre.

Dix-sept heures : un vent violent du sud-ouest s’est levé, chassant d’épais nuages. La lune paraît, se cache à tout instant… Impossible aux sentinelles de rien entendre. C’est un véritable ouragan. Du côté d’Arras, les éclairs d’une canonnade qui dure depuis quatre ou cinq jours, mais dont on n’entend point le roulement.

Dix-neuf heures : le silence était complet ; soudain, des coups de fusil éclatent de notre côté. Je suis veilleur : par ordre je réveille tout le monde… Simple alerte.

 

 

Mardi 29 décembre 1914

 

Seize heures : notre section[10] descend au repos à Fontaine-les-Cappy, en attendant que la Compagnie et le Bataillon la rejoignent le 31.

 

Bataillon quittant les tranchées. Photographie parue dans le journal « Excelsior » du mardi 19 janvier 1915. (© Caudrilliers / Excelsior – L’Equipe / Roger-Viollet)

Bataillon quittant les tranchées. Photographie parue dans le journal « Excelsior » du mardi 19 janvier 1915. (© Caudrilliers / Excelsior – L’Equipe / Roger-Viollet)

 

Mercredi 30 décembre 1914

 

A midi, l’on apporte au poste de secours de Fontaine le sergent Simon, de la 1e Compagnie, blessé d’une balle au ventre et mort pendant le trajet.

 

Illustration de Mathurin Méheut, artiste combattant durant la Guerre de 1914-1918

Illustration de Mathurin Méheut, artiste combattant durant la Guerre de 1914-1918

 

Avec Leroux, je vais voir le corps déposé à l’église sur un brancard. Le visage est d’une pâleur de cire, mais tranquille, sans contraction douloureuse… j’entre ensuite au cimetière pour l’enterrement… cimetière dévasté… j’ai la surprise de rencontrer le père Charavay[11], arrivé depuis quatre jours comme infirmier à la 1e Compagnie… Triste et impressionnante cérémonie des funérailles de ce pauvre sergent.

 

 

Jeudi 31 décembre 1914

 

Trois heures du matin : notre Bataillon nous rejoint. La troisième Compagnie cantonnera à Proyart pour quatre jours.

 

 

 

JANVIER 1915

 

Vendredi 1er janvier 1915

 

Au réveil, nous nous serrons la main, tous en exprimant le souhait d’un prompt retour à Lyon. Beaucoup, pour avoir fait de copieuses libations[12] pendant la nuit, sont déjà fortement excités.

Nous touchons un cigare, une orange, une pomme, trois noix, un demi-litre de vin, plus une bouteille de Champagne pour quatre.

J’offre des biscuits à la demi-section.

 

Carte offerte aux Soldats français à l'occasion de la Nouvelle année 1915

Carte offerte aux Soldats français à l'occasion de la Nouvelle année 1915

 

A midi, dîner avec Antoine : cela me fait revivre un peu la vie de famille qui me manque ici.

Le matin, à dix heures trente, il y a eu, dans l’église de Proyart, une splendide messe chantée, suivie par une nombreuse assistance. Le soir, vêpres à trois heures, chapelet à cinq heures.

Avec quelques camarades nous faisons un repas intime, préparé chez une bonne femme très obligeante.

J’ai communié ce matin.

 

 

Samedi 2 janvier 1915

 

Exercice le matin à Chuignes. Le Lieutenant Rajon[13] nous « paie » un cigare, une papillote, une demie pomme, du chocolat, un quart de vin.

 

Soldats à l'entrainement en 1914.

Soldats à l'entrainement en 1914.

 

Repos. Dîner chez une bonne femme, avec Stefanaggi, Jeune et Leroux.

 

 

Dimanche 3 janvier 1915

 

Le matin, messe et communion ; dîner avec Antoine. Le soir, chapelet en compagnie d’Antoine. Je lui dis adieu car nous remontons cette nuit aux tranchées.

 

 

Lundi 4 janvier 1915

 

Nous avons cheminé jusqu’aux tranchées par un lumineux clair de lune. La tranchée que nous avions commencée est finie ; aussi, le soir, avons-nous quitté nos petites cagnats pour nous établir dans les nouvelles chambres de repos.


 
Carte de la position de Frédéric B. en décembre 1914 (28ème DI / 99ème RI)

Carte de la position de Frédéric B. en décembre 1914 (28ème DI / 99ème RI)

 
 

[1] Voir la carte publiée en pied d’article, juste au-dessus desdites notes (commune de Picardie)

[2] Phrase que l’on pourrait traduire par : « Camarades ! Ne tirez pas ! »

[3] Boisson alcoolisée allemande titrant environ 35-40°, aromatisée avec des épices

[4] A cette description, difficile de ne pas, même subrepticement, reconnaitre un portrait plausible d’Aldolf Hitler, habitant à Munich depuis 1913 et se rêvant artiste peintre. Il accusait d’ailleurs 25 ans bien avancés en cette fin décembre 1914. Toutefois, il se trouvait alors bien plus au nord, à Fournes-en-Weppes, où il servait d’estafette (il livrait des messages envoyés depuis l’état major jusqu’au front). La carte publiée à ce niveau de l’article est assez éclairante quant au fait que cette rencontre fut alors impossible, et que le Bavarois ici décrit ne pouvait être lui.

[5] Cette partie du témoignage, émouvante, est une rareté dans sa réflexion quant à la possibilité d’une trêve.

[6] Frère de Frédéric B., alors aumônier des armées.

[7] Paul-Mathieu Stefanaggi, sous-officier ayant survécu à la Première Guerre mondiale, devenu par la suite Sergent du 28ème régiment de zouaves, honoré d’une Légion d’honneur pour acte de bravoure en 1927.

[8] Fontaine-les Cappy (cf. carte en pied d’article). Fontaine est à l’ouest des tranchées. Frédéric par d’y « descendre » car il s’agit, en allant à Fontaine, de quitter les tranchées et leurs dangers.

[9] 77 et 105 : des canons, identifiés par la taille des obus qu’ils tirent.

[10] Une unité militaire de petite taille. Elle est composée de 30 soldats environ.

[11] Peut-être lié à la fameuse famille de libraires de Lyon, où vivait Frédéric B. avant son départ aux tranchées.

[12] Synonyme ici de beuverie.

[13] Le lieutenant dirige une section d’environ 30 hommes. Le Sergent, comme Stefanaggi, dirige une sous-section ou « demi-section », en l’occurrence ici celle de Frédéric B., qui compte environ 10 hommes.

 

Rédigé par Frédéric B.

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