Journal du 16 au 28 janvier 1915 - Sous les bombardements

Publié le 29 Janvier 2015

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 16 au 28 janvier 1915 (Sous les Bombardements par le Poilu Frédéric B.)

 

 

Samedi 16 janvier 1915

Hier, avec la 2e escouade, j’ai fait un excellent repas, bien arrosé, avec café et pousse-café[1]… mais préparé chez une grognesse[2] qui, certes, ne me plaisait pas.

A huit heures, le soir, nous ramenons au cantonnement le sergent en pleine ivresse.

Assisté ce matin à la messe du père Charavay… Communion.e

 

Poilu avec sa bouteille de "pinard" (1914 ou 1915) - Le vin étant consommé en assez grande quantité dans les tranchées. Il servait bien souvent d'exutoire à la brutalisation vécue dans les tranchées.

Poilu avec sa bouteille de "pinard" (1914 ou 1915) - Le vin étant consommé en assez grande quantité dans les tranchées. Il servait bien souvent d'exutoire à la brutalisation vécue dans les tranchées.

 

Dimanche 17 janvier 1915

J’ai reçu hier, de Madame Mouterde, une lettre et une photographie de son fils qui m’a fait grand plaisir ; une lettre également de G. Villard dont j’étais sans nouvelles depuis le commencement de la guerre.

Messe à huit heures dite par le père Charavay… Eglise pleine. Chocolat chez Cassel.

A quatorze heures trente, concert par la musique du 99e, sans accompagnement de marmites[3]. Cela donne un air de fête au village. Je trouve Antoine qui est venu me voir. Il m’a photographié. Le soir, dîner chez Cassel avec lui, Jeune, Leroux et Charavay.

 

 

Lundi 18 janvier 1915

Nous sommes revenus cette nuit aux tranchées du Bois Touffu où nous occupons l’emplacement tenu précédemment par une section de la 1e Compagnie. Les cagnats sont assez confortables, mais à deux ou trois places seulement. Je loge avec le caporal Boissy : une jolie cagnat[4] à deux, avec cheminée et rayons. J’ai deux ou trois livres : Tartarin de Tarascon, Nouvelles Genevoises, etc.

Il neige, tout est blanc et semble gai. Le bois est joli ainsi… mais quelle boue !

Les coups de feu sont rares et, pendant la journée, le souci des sentinelles est de tirer sur les lapins de garenne qui courent dans le ravin.

Nous sommes là pour quatre jours, nous a-t-on dit.

 

 

Mercredi 20 janvier 1915

Feux de salve[5] ennemis pendant la nuit, partant d’un petit poste établi dans le ravin, au coin du Bois Touffu, sous le verger, et dirigé sur notre petit poste du boqueteau à gauche du ravin.

La neige fond, pénètre la terre ; l’eau coule dans les cagnats ; par bonheur le feu tire bien.

Quelques marmites pendant la journée. Le 75 répond.

 

 

Jeudi 21 janvier 1915

La pluie s’est mise à tomber ; l’eau perce de plus en plus le toit de la cagnat. Nous sommes contraints à l’évacuer et je cherche refuge chez Leroux où, d’ailleurs, sous la pluie persistante, l’eau ne tarde pas à filtrer à travers la toiture.

Nommé depuis deux jours brancardier à la troisième Compagnie, Charavay nous rejoint. Je l’accompagne chez les brancardiers, quand le 75 se met à envoyer une dizaine de marmites sur les tranchées ennemies… La réponse ne tarde pas. En vitesse, je retourne à ma cagnat, quand un 77 éclate à cinquante pas de moi, projetant de toutes parts des paquets de boue. Pas de gymnastique dans les boyaux éboulés jusque chez le caporal Dory. Les 77 se succèdent ; je suis en plein centre… Un projectile tombe sur une cagnat sans produire d’autres dégâts qu’un trou dans la toiture. Cela dure cinq minutes… bien assez.

 

Explosions dans un secteur de tranchées près d'Ypres (1915)

Explosions dans un secteur de tranchées près d'Ypres (1915)

 

Leroux, Dory et moi, nous méditons de ramener un camarade du 30e tué à l’ennemi, il y a deux mois déjà, et qui gît à cinquante mètres de nos tranchées. Faute de brancard et vu l’état de décomposition avancée où se trouve le corps, ce projet est abandonné.

Dix-huit heures quinze : alerte ! Ordre est donné de se porter aux créneaux. Nous veillons ainsi jusqu’à cinq heures du matin, heure à laquelle, relevés, nous descendons au repos pour quatre jours. Jusqu’à vingt-deux heures, tombe une pluie épouvantable, chassée par un vent glacial. Sur le coup de vingt heures, à la troisième escouade, on croit entendre des bruits de cisaille : aussitôt nous exécutons quelques feux de salve, sans réponse de la part de l’ennemi. A trois ou quatre reprises, notre 75 envoie des bordées[6] sur les tranchées allemandes de Dompierre. Une fois, nous entendons, semble-t-il, des cris de douleur… Sur la gauche de Fay, une forte lueur d’incendie s’est allumé dès dix-neuf heures, pour durer, avec une intensité variable, toute la nuit.

Vers vingt-deux heures, une vive fusillade crépite du côté de Dompierre, durant un quart d’heure environ. En face de nous, silence complet de l’ennemi.

Malgré tout, je suis tranquille. Je commence à être habitué à ces alertes… Il faudra bien, un jour, combattre… aujourd’hui ou demain… je suis prêt : une petite prière à la Sainte Vierge et hardi donc !

Il fait froid. Nous sommes mouillés jusque sous la peau et cependant je n’attrape rien : on se cuirasse contre le froid à force de vivre en plein air.

 

 

Vendredi 22 janvier 1915

Repos à Chuignes. Brisé par cette nuit d’alerte passée sans sommeil, sous la pluie, j’ai peiné sous mon sac à la descente des tranchées ; mes deux toiles de tente et ma toile cirée étaient inondées et pesaient à m’accabler. J’étais blanc de boue.

J’ai élu domicile dans une cage à lapins. Nous sommes trois là-dedans : Leroux, le sergent Stefanaggi et moi. C’est rustique comme maison ! Chocolat chez la mère Cassel. A quinze heures il me prend un sommeil et un engourdissement irrésistibles.

Le soir, souper avec Charavay et l’abbé Paradis.

 

Le repos des soldats (photographie prise en 1914 ou 1915)

Le repos des soldats (photographie prise en 1914 ou 1915)

 

Samedi 23 janvier 1915

Messe et Communion à la messe de l’abbé Paradis. Le soir, souper avec l’abbé Paradis.

 

 

Dimanche 24 janvier 1915

Messe militaire et Communion.

Hier, j’ai visité le champ de bataille de Chuignes (4 octobre 1914)… une tombe de soixante-seize allemands et une autre de soixante-cinq français… chemins encore pleins de casques, képis ; tranchées, abris individuels qui, sous le ciel gris d’hiver, donnent un lugubre aspect aux champs d’alentour.

A quatorze heures, concert donné par la musique de 99e.

 

Soldats rassemblés pour une messe dans les carrières du Soissonnais

Soldats rassemblés pour une messe dans les carrières du Soissonnais

 

Mardi 26 janvier 1915

Retour aux tranchées ; ma section demeure au repos à Fontaine pour deux jours.

 

 

Jeudi 28 janvier 1915

La section a repris les tranchées. Nous sommes au Bois Commun. Tirailleries continuelles. Bombardement assez violent pendant la journée sur la Sucrerie[7], sans réponse de notre 75. Douze shrapnels[8] éclatent au-dessus de notre brasero[9] sans provoquer d’accident.

 

Carte des secteurs dont Frédéric B. nous parle dans son journal

Carte des secteurs dont Frédéric B. nous parle dans son journal

 

[1]    Petit verre d'alcool pris après le café

[2]    Femme antipathique

[3]    Terme d'argot qui signifie « obus »

[4]    Abri

[5]    Feu du canon

[6]    Une salve désigne un tir nourri au canon

[7]    Lieu-dit a l'ouest de Dompierre

[8]   Obus d'artillerie qui explose au-dessus de sa cible en libérant de nombreux fragments meurtriers,

[9]    Récipient contenant du charbon et destiné à chauffer

Rédigé par Frédéric B.

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