Journal du 21 au 25 Décembre 1914 - Les Fraternisations de Noël 1914

Publié le 25 Décembre 2014

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 21 au 25 décembre 1914 - Trêve de Noël 1914

 

 

LES CARNETS DE FREDERIC B. SONT D'UNE TRES GRANDE RICHESSE. ILS CONTIENNENT AINSI L'UN DES PRECIEUX ET RARES TEMOIGNAGES QUANT AUX FAMEUSES FRATERNISATION DE LA NOEL 1914, ENTRE FRANCAIS ET ALLEMANDS, AU NIVEAU DE FONTAINE-LES-CAPPY. UN EPISODE TOUTEFOIS ELOIGNE DES FRATERNISATIONS AYANT EU LIEU PRES D'YPRES (BELGIQUE), CELLES-LA MÊMES QUI ONT INSPIRE LE FILM JOYEUX NOEL DE CHRISTIAN CARION (2005). ICI, IL EST QUESTION D'ALLEMANDS BAVAROIS S'ETANT RENDUS AUX FRANCAIS AU SOIR DE LA NOEL 1914.

Extrait de l'Affiche du Film Joyeux Noel racontant les fraternisations de Noël 1914

Extrait de l'Affiche du Film Joyeux Noel racontant les fraternisations de Noël 1914

 

Lundi 21 décembre 1914

Hier soir, canonnade et fusillade violentes sur la droite, du côté Herleville[1].

Je dormais d’un bon sommeil, quand soudain, vers dix heures du soir, une fusillade assez violente vint me réveiller en sursaut. Stefanaggi sort pour voir de quoi il s’agit. Il ne put le savoir au juste ; d’ailleurs le calme se rétablit bien vite : une sentinelle[2], sans doute, aura été surprise : d’où la fusillade. Bref, j’ignore le fin mot de l’affaire.

J’ai mal reposé cette nuit. Il pleuvait, il faisait froid ; ce matin, je me suis réveillé tout courbaturé. J’ai demandé de travailler au boyau pour me réchauffer ; mais je ne me sens plus le même courage qu’hier. La relève des travailleurs se fait au bout d’une heure…

 

Il pleut ! Que les tranchées sont donc tristes quand il pleut !… Quelle boue ! Chacun demeure accroupi au fond de son terrier, et, moi, je rentre comme tout le monde.

 

"Ma tranchée à Noulette - Artois décembre 1914" / Aquarelle du Poilu Michel Géo

"Ma tranchée à Noulette - Artois décembre 1914" / Aquarelle du Poilu Michel Géo

 

J’en profite pour casser la croûte : beurre, jambon, chocolat et fumer une pipe.

Pendant ce temps-là, du même côté qu’hier au soir, très violente canonnade.

Midi : le ciel s’éclaircit, le soleil vient nous réchauffer un peu.

Le soir, une heure et demie de travail au boyau… mais je commence à en avoir assez. Je n’ai pas l’habitude de manier pelle et pioche. J’ai faim ; je tire de ma musette une boite de tripes à la mode de Caen et m’en régale.

 

 

Mardi 22 décembre 1914

J’ai pris trois heures de garde cette nuit, comme toutes les nuits d’ailleurs. Temps pluvieux et froid. A cent cinquante mètres de l’ennemi on ouvre l’œil et le bon.

 

Coupe des tranchées durant la Première Guerre Mondiale, illustrant la proximité des belligerants

Coupe des tranchées durant la Première Guerre Mondiale, illustrant la proximité des belligerants

 

Leroux était de corvée de boyau, de minuit à sept heures du matin. Le pauvre a eu une jolie peur : une patrouille ennemie s’étant approchée à cinquante mètres de lui, lui tira quelques coups de fusil. Ce fut lui, et cela se comprend, qui se retira prestement à son créneau pour se mettre à l’abri et riposter !

Temps gris et froid ! La tranchée est morte et triste.

 

 

Mercredi 23 décembre 1914

La nuit passe, le sergent Stefanaggi est parti en reconnaissance du côté de Dompierre avec quinze hommes. Sa mission était de ramper jusqu’aux tranchées ennemies et, si possible par une brusque irruption, d’enlever quelques prisonniers. Il était porteur de quelques journaux à destination de Messieurs les Boches.

 

Un soldat francais rampant dans une tranchée en 1915 (Gallica)

Un soldat francais rampant dans une tranchée en 1915 (Gallica)

 

Fiasco complet! Sans doute, il peut s’approcher à vingt mètres des lignes ennemies ; mais, sur quinze hommes qu’il avait au départ, un seul, un ancien de ma Compagnie, l’a suivi ; les autres, des bleus[3], volontaires pour l’expédition, l’ont abandonné en route.

Et bien, en ma qualité de bleu et plus capon[4] encore que tous les autres, je trouve lâche la conduite de ces camarades qui ont ainsi abandonné Stefanaggi ; car, quand on demande à participer à une expédition, on marche jusqu’au bout. Je sais que, pour ma part, n’ayant pas encore reçu le baptême du feu et n’étant donc pas sûr de moi, je ne me serais pas offert comme volontaire.

Journée triste et froide. Toute la nuit, j’étais resté dans l’inquiétude pour Stefanaggi, un brave garçon qui a toujours été bon pour moi. Pendant la journée je broie du noir.

J’ai changé de cagnat : je suis maintenant un peu plus bas, dans l’avenue des boches. J’habite seul un gourbi[5] taillé à même dans le parapet[6]. Long de deux mètres, large de soixante-quinze centimètres, il possède de petites niches qui me servent de rayons ; je suis installé là comme un prince. Un sac épais ferme l’entrée ; au fond, une mince couche de paille ; mon sac me sert d’oreiller. La nuit, j’allume la chandelle. J’ai le gradin de la tranchée pour accoudoir. Je suis seul et tranquille.

 

Soldats britanniques dans leurs gourbis creusés à même la tranchée (vers 1916)

Soldats britanniques dans leurs gourbis creusés à même la tranchée (vers 1916)

 

J’ai fait plus ample connaissance hier avec un territorial de la 2e escouade, un brave paysan du Mâconnais[7] nommé Braillon. Depuis deux jours, je l’avais remarqué à sa figure amaigrie et fatiguée, son air triste. Par Leroux, il m’avait fait demander d’écrire une lettre de bonne année à sa propriétaire. J’ai accepté de bon cœur. La nostalgie du pays et de sa maison mine cet homme ; il est de plus, « dévoré » par les coliques. Bien vite, je tire ma trousse de pharmacie pour y prendre le remède ;… mais il faudra que je parle avec cet homme pour lui remonter le moral.

 

 

Jeudi 24 décembre 1914

La nuit a été froide, le soleil long à se lever ; à peine daigne-t-il briller à midi. Il souffle une bise assez forte qui pince.

Depuis ce matin, violente canonnade vers Arras.

Quelque opération se prépare. Au rapport, paraît une proclamation du Général Joffre : « l’heure des attaques a sonné : depuis trois mois, nous nous tenons sur une défensive agressive, nous avons usé l’ennemi ; nous sommes prêts en hommes et en canons. Haut les Cœurs ! Il faut délivrer le pays ! Avancer ou mourir ! »

Le rapport ajoute d’autre part, que le Régiment doit s’attendre à quitter le pays d’un instant à l’autre : il faut se tenir prêt à charger les sacs sur des voitures, les vivres de réserve seront mis dans la musette, la couverture et la toile de tente portées en sautoir.

… Histoire singulière et qui me donne à réfléchir : Stefanaggi m’avait raconté que, dans sa reconnaissance d’hier, les bleus, ses compagnons, l’avaient abandonné. Voilà que Leroux vient de me certifier le contraire, au témoignage d’un caporal parti la nuit passée en patrouille, dans la même direction, pour refaire celle de la veille, mal conduite : succès complet, puisque quatre sentinelles ennemies ont été surprises et tuées à coup de baïonnette… Ces pauvres, je les plains sincèrement ; … mais j’ai pris la résolution d’ouvrir l’œil lorsque je serai de faction le nuit.

J’ai écrit hier ma lettre de nouvel an pour maman. Cela m’a donné le cafard pour une partie de la journée. Pour tous, les fêtes de fin d’année auront de la tristesse : amis et ennemis, tous souffrent de la séparation d’avec la famille et, même il semble que les hommes aient voulu faire trêve à leur tueries, comme semble le prouver le fait suivant.

Vers quinze heures, à la 1e Compagnie, sur notre gauche, à la hauteur du Bois Carré occupé par l’ennemi, en un point où les tranchées ne sont distantes que d’une centaine de mètres, un dialogue s’est engagé entre Français et Allemands. De part et d’autre, l’on fait des signes d’amitié ; voici qu’un de nos caporaux mitrailleurs quitte notre tranchée ; un gradé ennemi fait de même ; ils se rejoignent, se serrent la main, échangent des cigarettes et descendent l’un et l’autre dans la tranchée adverse. 

 

Fraternisation entre officiers français et allemand - Photographie du tournage du film Joyeux Noël

Fraternisation entre officiers français et allemand - Photographie du tournage du film Joyeux Noël

 

Bientôt, c’est un défilé de soldats ennemis dans nos tranchées : il en vient huit, des Bavarois qui, une fois chez nous, ne veulent plus retourner là-bas. Quand à notre caporal, il est renvoyé chez nous avec force cigares et cigarettes.

 
Soldats allemands et français rassemblés à la Noël 1914 (Auteur anonyme)

Soldats allemands et français rassemblés à la Noël 1914 (Auteur anonyme)

 

Questionnés, nos prisonniers volontaires avouent une grande lassitude de la guerre et nous préviennent, en outre, que les Prussiens, nos vis-à-vis, ont décidé de nous attaquer cette nuit !

 

Vendredi 25 décembre 1914

Nous comptions passer une veillée de Noël bien tranquille : ah oui ! Nous avons été des dupes !

En suite des déclarations faites par les prisonniers, le Bataillon reçoit l’ordre de passer la nuit aux créneaux, prêt à toute éventualité. Dès dix-sept heures, chacun est à son poste.

Clair de lune superbe ! Du côté de l’ennemi, la fusillade a complètement cessé. Un silence impressionnant règne, seul troublé par les coups de feu de nos sentinelles. Dans le lointain, l’on entend les Allemands chanter, jouer du fifre[8] et du tambourin.

Derrière mon créneau[9], l’oreille aux aguets, fiévreux, j’attends les événements.

Dix-huit heures : quatre coups de 75.

Dix-huit heures quinze : les ennemis nous envoient une marmite qui éclate avec fracas, assez loin de la tranchée… par moments des fusées éclairantes.

Je suis las ; j’ai froid. Je me couche. Soudain, l’on crie : « aux créneaux ! » minute inoubliable ! Je bondis sur mon fusil, le doigt sur la détente, tremblant sur mes pauvres jambes.

C’est une fausse alerte… minuit… deux heures… tout le monde s’est couché, éreinté[10]… On nous fait lever… Encore cinq heures avant le jour ! Et toujours le même silence en face de nous. Les chants ont cessés.

Cinq heures du matin… le brouillard tombe. On redouble d’attention.

Six heures : le silence toujours… nous seuls tirons… l’ennemi est peut-être là, prêt à bondir ; pourtant il envoie de nombreuses fusées éclairantes, comme s’il craignait d’être attaqué… Non, il n’attaquera pas et sottement nous avons veillé tandis qu’en face de nous l’Allemand s’amusait.

Eh bien ! Malgré les réflexes physiques provoqués par l’attente, j’étais tranquille et prêt à sacrifier ma vie. Tout de même j’ai vu poindre le jour avec satisfaction.

Et quel sommeil le matin !

A l’ordinaire, un cigare, un quart de gniole[11].

Cet après-midi, les causeries[12] ont recommencé de tranchés à tranchés. Les Allemands nous ont tenu un petit discours amical et un de leurs officiers s’est avancé au-devant de l’adjudant Faure, de la 1e, pour lui serrer la main.

Voilà donc comment s’est écoulé Noël 1914, dans la tranchée, par un temps froid et triste. Jamais je n’ai autant ressenti l’horreur de cette guerre qu’aujourd’hui, en ce jour de fête, si doux à vivre de coutume et si triste cette année.

 

 

Extrait du JMO du 99ème RI de Frédéric B. racontant les Fraternisations de la Noël 1914

Extrait du JMO du 99ème RI de Frédéric B. racontant les Fraternisations de la Noël 1914

Photographie de Soldats Britanniques et Allemands fraternisant à la Noël 1914 (en Belgique)

Photographie de Soldats Britanniques et Allemands fraternisant à la Noël 1914 (en Belgique)

 

[1] Ville se situant en Picardie

[2] Soldat qui fait le guet pour la garde d'un camp

[3] Soldats, poilus, qui viennent d'intégrer un régiment et qui n'ont pas encore vécu l'épreuve du feu

[4] Lâche, en argot

[5] Habitation misérable et mal entretenue

[6] Massif de maçonnerie ou de terre, qui permet de protéger les défenseurs d'une tranchée

[7] Ville de Rhône-Alpes

[8] Flûte

[9] Ouverture dans un parapet, qui permet de tirer de tirer a l'abri de l'adversaire

[10] "Fatigué"

[11] Alccol fort, eau de vie (Rhum, Cognac, etc.)

[12] Discours familier

 

 


[1] Ville se situant en Picardie

[2] Soldat qui fait le guet pour la garde d'un camp

[3] Soldats, poilus, qui viennent d'intégrer un régiment et qui n'ont pas encore vécu l'épreuve du feu

[4] Lâche, en argot

[5] Habitation misérable et mal entretenue

[6] Massif de maçonnerie ou de terre, qui permet de protéger les défenseurs d'une tranchée

[7] Ville de Rhône-Alpes

[8] Flûte

[9] Ouverture dans un parapet, qui permet de tirer de tirer a l'abri de l'adversaire

[10] "Fatigué"

[11] Alccol fort, eau de vie (Rhum, Cognac, etc.)

[12] Discours familier


[1] Ville se situant en Picardie

[2] Soldat qui fait le guet pour la garde d'un camp

[3] Soldats, poilus, qui viennent d'intégrer un régiment et qui n'ont pas encore vécu l'épreuve du feu

[4] Lâche, en argot

[5] Habitation misérable et mal entretenue

[6] Massif de maçonnerie ou de terre, qui permet de protéger les défenseurs d'une tranchée

[7] Ville de Rhône-Alpes

[8] Flûte

[9] Ouverture dans un parapet, qui permet de tirer de tirer a l'abri de l'adversaire

[10] "Fatigué"

[11] Alccol fort, eau de vie (Rhum, Cognac, etc.)

[12] Discours familier

Rédigé par Frédéric B.

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