Journal du 17 au 20 décembre 1914 - Première montée aux tranchées

Publié le 21 Décembre 2014

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 17 au 20 décembre 1914

 
 

Jeudi 17 décembre 1914

Je suis allé communier ce matin avec Leroux. Jamais je ne m’en suis senti plus le besoin que maintenant où s’approche l’heure du combat. Je suis heureux aussi quand je peux emmener avec moi quelques camarades, revenus de certaines erreurs passées.

A sept heures trente, nous faisons une marche de délassement dans les bois. Je suis heureux de vivre et insouciant… Mais au loin, depuis le matin et même le milieu de la nuit, le canon gronde formidablement, la fusillade est terrible du côté de Suzanne, Albert[1]. C’est le… Corps qui attaque… Quand la bataille mugit ainsi dans le lointain, l’on éprouve toujours une certaine angoisse : des camarades se font tuer ! Puisse leur sacrifice n’être pas inutile et nous donner la victoire !

Beaucoup d’avions, un ballon captif[2], un drachen[3] à l’horizon.

 

Ballon captif servant à l'observation des tranchées ennemies

Ballon captif servant à l'observation des tranchées ennemies

Dans la soirée, nous apprenons que nous avons enlevé Mametz[4] et Montauban : beau succès !

 

Vendredi 18 décembre 1914

Nous devions avoir trois jours de repos. Le Colonel nous en a obtenu un quatrième, le Bataillon s’étant bien comporté à l’attaque du 27 novembre.

Communion le matin en compagnie de Leroux et assistance à la messe.

Antoine vient me trouver au Cantonnement. Je dîne avec lui et ses camarades. Le Menu est excellent : potage tapioca[5], hors d’œuvre, lapin sauté aux oignons, soufflé aux pommes, desserts, café, pousse-café, un bon cigare… Par ici, ce n’est pas tous les jours que l’on a le loisir de savourer pareil repas.

Le soir, avec Antoine, j’assiste au Chapelet dans l’église de Proyart[6]; une dernière fois, je me mets sous la protection de Marie et j’embrasse Antoine[7] avant la séparation.

 

Samedi 19 décembre 1914

Voici un jour qui comptera dans mes feuilles de routes : la première montée aux tranchées !

A une heure trente, matin, départ de Proyart. Longtemps je me souviendrai de la fatigue que j’ai éprouvée à porter mon sac. Je l’avais chargé pour pouvoir me donner quelque confort dans la tranchée : ce confort, je l’ai chèrement acheté.

Après une longue pause à Chuignes où nous retrouvons les Compagnies du Bataillon, nous prenons la route du Château de Fontaine-les-Cappy ; à partir du château, je serai fort en peine d’indiquer notre itinéraire, tant nous faisons de détours.

 

Chateau de Fontaine-les-Cappy fin 1914 (carte postale écrite en mars 1915 par un poilu inconnu)

Chateau de Fontaine-les-Cappy fin 1914 (carte postale écrite en mars 1915 par un poilu inconnu)

Nous marchons en colonne par un ; il y a de la boue jusqu’à nos cheville, une boue gluante et sale. Par moments, sifflent des balles perdues, telles des mouches, et j’ai conscience d’avoir baissé la tête. L’ennemi étant à proximité, le silence règne dans la colonne.

 

Soldats qui marchent en direction de leur tranchée (1914)

Soldats qui marchent en direction de leur tranchée (1914)

Nous pénétrons enfin dans le bois où se creusent nos tranchées. Quelle boue ! Quelques-uns trébuchent. On dirait que l’ennemi se doute de quelque chose, car la fusillade se fait un peu plus vive. Une fusée lumineuse s’allume, tous se couchent, des balles sifflent. Enfin, j’entre dans le boyau : sauvé !

D’abord très étroit, assez profond pour dissimuler un homme, le boyau s’élargit soudain : nous sommes dans la tranchée, large de un mètre à un mètre cinquante, au parapet percé de créneaux derrière lesquels se placent les guetteurs. Dans les parois, des niches où dorment les hommes[8].

 

Niches creusées dans des tranchées (1915)

Niches creusées dans des tranchées (1915)

Le sergent Stefanaggi me fait placer dans une « cagnotte [9]», aménagée sans doute pour un sous-officier, taillée en arrière de la tranchée dans une amorce de boyau, et couverte avec une claie de branchages et de la terre. Je loge là avec un vieux de mon escouade[10] nommé Cuzin qui me soigne comme son fils. Je puis enfin poser mon sac avec satisfaction et m’étendre éreinté, brisé.

Entre temps, au lointain, violentes canonnades et fusillades à deux ou trois reprises différentes.

Au jour, à mon réveil, le bois est éclairé par les rayons du soleil levant ; c’est vraiment un beau spectacle et pas banal que celui de cette tranchée. Il me semble revoir un tableau à la bataille, représentant des soldats de 70[11], d’allures farouches, aux aguets derrière le parapet de leur tranchée.

 

"Il me semble revoir un tableau à la bataille, représentant des soldats de 70"

"Il me semble revoir un tableau à la bataille, représentant des soldats de 70"

Les boches ne cessent pas de tirer.

Je vais faire un petit tour : je suis glacé… un peu de rhum et je m’accorde une plantureuse tartine d’un beurre excellent.

Dans la matinée, les cuisines nous apportent la soupe impatiemment attendue, le « jus » et le vin.

Les Allemands nous envoient une vingtaine de leurs marmites[12], sans résultats d’ailleurs. C’est moi qui me « planquait », sottement d’ailleurs, dans ma cagnotte !

J’ai écrit à Maman, Antoine, l’abbé Paradis.

Le temps se gâte, il pleut, le froid vient.

 

Dimanche 20 décembre 1914

Ce matin, à mon réveil, le soleil brille. Belle journée en perspective !

Je suis désigné de corvée pour les boyaux, les creuser et les élargir. C’est le boyau d’accès à notre tranchée. Moi qui n’ai jamais manié la pelle ni la pioche, je me débrouille bien ! Pzi !… Pzi ! Par moments les balles passent ; mais, enterré dans le boyau, j’éprouve un sentiment de sécurité ; en même temps que j’ai le cœur d’exécuter ma corvée pour m’entraîner au dur métier de terrassier.

Après la soupe du matin, je retourne à mon boyau en compagnie de Leroux. Le ciel est clair, l’air calme. Le bois est seul troublé par les détonations des fusils, le sifflement des balles perdues. Dans le ciel, un avion fait une tournée sur nos lignes, violemment salué par les feux de salve ennemis. Puis, c’est le tour de deux appareils ennemis que notre 75[13] prend à parti ; l’un d’eux semble même avoir été atteint, car il penche fortement, laissant derrière lui un épais sillage de fumée ; mais il se redresse et regagne son atterrissage.

Vers les trois heures de l’après-midi, notre 75 se met à cracher sur les tranchées ennemies. Prévoyant que ce bombardement ne resterait pas sans réplique, je juge bon de quitter mon boyau pour rentrer au logis. Bien m’en prend, car cinq minutes après, trois marmites éclatent dans le bois, en arrière de nos tranchées.

Je commence à me former à cette vie de tranchées et à m’orienter. Derrière nous se trouve Fontaine-les-Cappy, et, sur notre gauche, le Bois Commun. Nous sommes dans le Bois Touffu. Devant nous et à gauche, sur le coteau, je vois le Bois Carré qui est encore à l’ennemi, puis, plus sur la droite, le village de Fay et, plus loin encore, le Bois Etoilé et Foucaucourt.

 

Carte du secteur du Régiment de Frédéric B. fin 1914 / début 1915 (source : JMO du 123e R.I territorial, page 22)

Carte du secteur du Régiment de Frédéric B. fin 1914 / début 1915 (source : JMO du 123e R.I territorial, page 22)

Nous sommes environ à cent cinquante mètres de l’ennemi ; en d’autres points, les deux tranchées sont à soixante mètres de distance. Des réseaux communs de fils de fer les séparent.

La vie dans les tranchées est chose pittoresque quand il fait beau : c’est le « camping » ! Et comment ! La gaieté française se retrouve ici. Chaque boyau porte un nom inscrit sur une pancarte telle celle-ci :

 

République Française

Commune de Fay

Avenue des Boches

 

C’est là d’ailleurs que se trouve ma cagnat[14].

Dans les parois de la tranchée sont creusées des excavations plus ou moins profondes où sont logés les hommes. Certaines ne manquent pas de d’un certain chic. Beaucoup portent aussi un nom : « Villa des Boches », « Villa sans souci » (« eau, gaz, électricité à poser par le locataire »)… A toutes, comme porte, une toile de tente.

 

Signalisation de tranchées (Boyau russe, dans la Somme)

Signalisation de tranchées (Boyau russe, dans la Somme)

Ma cagnat ? J’ai changé depuis hier et suis maintenant logé avec le sergent Stefanaggi et Chevalier, l’ordonnance du Lieutenant[15]. C’est une petite piaule carrée, couverte de branchage et de terre. On y tient trois, en se serrant bien. Un rayon creusé dans la terre sert à ranger musettes[16], gamelles, etc. Une bougie nous donne sa lumière le soir. Il ne nous manque même pas des livres de lecture : un vieux « Magasin Universel ».

Mon quartier est des plus pittoresques, en raison des nombreux boyaux qui se croisent en descendant dans le fond de la vallée qui va de Fontaine à Fay.

 

Réseau de boyaux de tranchées au "Secteur Bois Touffu", celui de Frécéric B. (source: site de la mairie de Fontaine les Cappy)

Réseau de boyaux de tranchées au "Secteur Bois Touffu", celui de Frécéric B. (source: site de la mairie de Fontaine les Cappy)

Mon créneau, à côté de ma cagnat, a vue sur Fay. En cas d’alerte, je n’ai qu’à presser la détente de mon fusil. J’ai fais plus ample connaissance avec un caporal dont j’avais entendu parler plusieurs fois, le caporal Dory, un ancien client de papa: il a gardé de son médecin une « reconnaissance éternelle » qui, je l’ai compris, se reporte sur moi. C’est pour moi une consolation en même temps qu’une fierté, de rencontrer d’aussi braves cœurs. Mais je veux également me rendre digne de cette estime et, puisqu’on dit que je ressemble à papa, je veux le montrer.

 

 


[1]Village situé dans le département de la Somme

[2]Ballon gonflable

[3]Ballon gonflable qui a une forme allongée

[4]Village situé dans la Somme, en Picardie

[5]Céréale translucide qui se mange traditionnellement dans un bouillon

[6]Village situé dans la Somme, en Picardie

[7]Frère de Frédéric B., Aumonier des armées

[8]Niche est à prendre ici au sens de "Abri"

[9]Dans l'argot des tranchées, désigne une « habitation » creusée dans la tranchée

[10]Groupe de quelques soldats

[11]Soldat de la guerre de 1870, perdue par la France et qui suscité dans tout le pays un sentiment de revanche à l'encontre de l'Allemagne alors créée.

[12]Obus

[13]Canon

[14]Abri ou Maisonnette

[15]Soldat attaché au lieutenant

Rédigé par Frédéric B.

Publié dans #Journal

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MHC 25/12/2014 13:35

Très bien réalisé ce site. Les cartes postales d'époque sont bien intégrées. A Fay (prononcer Faille) une tranchée a été découverte il y a peu par des amateurs qui nous l'ont fait visiter il y a peu ; ça glissait beaucoup, car elle était dans un bois, à l'humidité ; d'origine allemande, il y a été retrouvé des objets d'époque : pelle, grenade, beaucoup de bouteilles : il faudrait que vous veniez lors d'une prochaine visite organisée ! Bonne continuation !

Frédéric B. 04/02/2015 11:00

Oui, organiser ce type de visite serait une excellente chose ! Merci de vos encouragements précieux !