Journal du 30 novembre au 09 Décembre 1914 - Au cantonnement de Chuignes

Publié le 9 Décembre 2014

 

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 30 novembre au 9 décembre 1914

 
 

Lundi 30 novembre 1914

Vive canonnade dirigée par les Allemands sur une de nos batteries[1], sans résultat. Longs moments de calme.

 

DECEMBRE 1914

Mercredi 2 décembre 1914

Une heure du matin. Le froid m’a réveillé ; je me suis levé pour faire une flambée[2] dans l’âtre. Quelle douceur de tisonner[3] tout en rêvant au pays !

Je songe aux horreurs de cette guerre qui dure depuis quatre mois déjà. Le peu que j’en ai vu est de trop ! Non, je ne puis croire que la guerre soit quelque chose d’humain ; elle est une grandiose et terrible manifestation de la puissante colère de Dieu. Nous autres hommes, nous n’avons qu’à nous incliner et à nous en remettre pleinement entre ses mains. A faire notre devoir jusqu’au bout pour défendre le pays attaqué.

Notre cause est juste et sainte ! Dieu est avec nous. Heureux qui meurt pour son pays, en acceptant par avance ce sacrifice ! C’est un homme !

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 17 au 28 novembre 1914

 
Carte postale de 1914 illustrant l'importance de la foi dans les tranchées de 1914

Carte postale de 1914 illustrant l'importance de la foi dans les tranchées de 1914

Depuis hier, nous ne sommes plus en cantonnement[4] d’alerte. On peut tout au moins prendre du repos.

Nous avons légèrement progressé face à l’ennemi, malgré sa courte attaque de dimanche.

Quinze heures : sourds grondements du canon du côté de Peronne[5]. Corvée de bois : un coup d’œil pittoresque : chemin à flanc de coteau ; à gauche Chuignes[6], dans les champs, campement d’artillerie et colonnes de ravitaillement et de chevaux. Cris des conducteurs. A l’orée d’un bois, sur la droite, bivouac d’artillerie avec feux et fumées estompant les lignes fauves des arbres dépouillés de leurs feuilles.

Cette après-midi, j’en suis aux pensées macabres. Si je suis tué, sacrifice que j’accepte d’avance, je voudrais que mon corps repose dans le caveau familial à Lyon. Je me suis confectionné une plaque d’identité portant mon nom, ma classe, mon numéro de recrutement, que je coudrai dans mes habits.

Un obus vient d’éclater en l’air à cent mètres… un sifflement, de la fumée et… Boum ! Dans la vallée les chevaux d’artillerie s’ébrouent, l’on entend les plaisanteries des artilleurs au-dessus de qui la marmite[7] a éclaté. N’importe, je ne voudrais pas qu’une seconde marmite se trompe d’adresse et vienne se briser sur moi.

 

Jeudi 3 décembre 1914

Ce matin, j’ai eu le bonheur d’assister à la Sainte Messe et de communier.

Hier, au cantonnement, l’on nous a annoncé qu’un prêtre était à notre disposition à la paroisse[8]. Nous sommes allés huit nous confesser. Quelques-uns ont encore la crainte de faire le premier pas, qui coûte, et ont remis à plus tard leur confession.

En vérité, les messes pour les soldats sont belles et sublimes dans leur simplicité. Pour beaucoup, la proximité de l’ennemi et le danger permanent de la mort ont marqué un retour sincère à Dieu.

Tout entier, corps et âme, je me suis offert à Dieu ; j’ai accepté le sacrifice de ma vie, une fois de plus. Plus que jamais, je ne m’appartiens plus. Je demande à Dieu de m’assister en mes derniers instants, si je dois tomber, et me recommande tout entier à Marie, notre mère à tous.

On nous a annoncé ce matin une messe pour demain vendredi, ainsi que pour samedi et dimanche. Je dois servir celle de samedi que célébrera l’abbé Paradis[9].

Photographie d'un Aumônier militaire français prise en 1915 (Aumônier Dubourg)

Photographie d'un Aumônier militaire français prise en 1915 (Aumônier Dubourg)

J’ai reçu hier la première lettre de ma famille depuis mon départ.

 

Samedi 5 décembre 1914

Aujourd’hui, j’ai eu le bonheur de servir la Sainte Messe et de faire la Sainte Communion. L’abbé Paradis organise pour demain une messe chantée : nous avons eu une petite répétition de chant cet après-midi.

Hier soir, après le ravitaillement, entre sept et huit heures, petite fête intime. J’avais raflé chez un épicier plusieurs boites de petits pois et nous nous sommes régalés. Un bon cigare pour terminer la fête, puis une séance d’hypnotisme et de gaieté. Etaient présents les caporaux Boissy, Chareyron, Poursier, les camarades Leroux, Jeune, Reserou, de Saint-Jean et Goyard le médium[10]. Nous avons ri de bon cœur. On recommence ce soir.

 

Dimanche 6 décembre 1914

Sept heures : Messe Militaire que j’ai eu le bonheur de servir. Une soixantaine de communions et un joli sermon de l’abbé Paradis.

Toute la matinée, canonnade contre les aéros[11]. Le soir, à sept heures, violente canonnade de part et d’autre avec fusées lumineuses, etc., le tout de courte durée.

 

Mardi 8 décembre 1914

Jour de l’Immaculée Conception : je pense aux illuminations de Lyon en l’honneur de la Sainte Vierge. Que de parents, d’amis montent aujourd’hui à Fourvières[12] pour mettre les leurs sous la protection de notre Mère !

Notre-Dame de Fourvières (Lyon) au début du XXème siècle

Notre-Dame de Fourvières (Lyon) au début du XXème siècle

Ce soir, changement de demeure : Jeune et Leroux ayant été relevés de leur emploi de cuisiniers, nous nous installons avec Descroix, Charry, Castel dans une petite bicoque[13] isolée derrière le cantonnement[14].

Longtemps je me rappellerai ce cadre : des murs en torchis, crevés par les obus ; plus de portes ; des poutres branlantes qu’il faut étayer. A l’entrée, une pièce servant de vestibule ; une autre, qui s’ouvre sur celle-ci, devient notre resserre pour le bois et les sacs ; puis, au fond, notre "cambuse"[15], un vrai palais de Bohème. On nettoie, on bouche les ouvertures ; à la nuit tombante l’on se met en quête de paille et bientôt nous avons une couche moelleuse épaisse de cinquante centimètres.

En vérité, le spectacle n’est pas banal. La chambrée est éclairée par les lueurs du brasier ; la litière disposée toute du même côté ; les fusils pendus aux poutres du plafond. Plusieurs d’entre nous se sont couchés ; les autres, accroupis au coin du feu, fument leur pipe. J’aurai le souvenir, toujours, du savoureux chocolat préparé ce jour-là et du cigare fameux, un vulgaire dix centimes[16] pourtant, qu’une fois couché, j’ai tiré de mon sac et fumé lentement, avec délices, dans une plénitude de bien-être. Il me semble, tant nous sommes tranquilles, que je suis transporté dans un chalet du Club Alpin Français, dans les hautes altitudes.

 

Mercredi 9 décembre 1914

Nous complétons notre installation : nous avons fabriqué, avec une porte, une table branlante.

Au rapport : le 15 décembre, les bleus de la classe 1914 iront aux tranchées[17].

Au dehors, vive canonnade ; par moments, les mitrailleuses se font entendre.

Dix-huit heures : notre chocolat est troublé par le bruit d’une forte fusillade du côté de Fay [18]. Eclairs de canons, fusées lumineuses… Que se passe-t-il là-bas ? Qui a attaqué ? Avons-nous pu résister ? Questions angoissantes…

 

Front au 9 décembre 1914 Frédéric B. Carnets de Guerre Poilu

Carte du positionnement de Frédéric B. en décembre 1914 (A partir de www.carto1418.fr : cliquez sur l'image pour l'agrandir)

[1] Une « batterie » désigne ici une unité de pièces d’artillerie (canons, etc.)

[2] Un feu de bois

[3] Remuer les tisons pour attiser le feu.

[4] Lieu dans lequel les troupes (les soldats) séjournent.

[5] Péronne est une commune française et sous-préfecture du département de la Somme et de la région Picardie. En décembre 1914, elle se trouve du côté allemand (cf. carte jointe).

[6] Commune près de laquelle le 99ème RI de Frédéric B. est cantonnée.

[7] Dans l'argot des poilus, une marmite est un obus ou un trou d’obus.

[8] L’armée française compte dans ses rangs des « aumôniers militaires », qui représentent diverses religions, la foi catholique principalement en 1914.

[9] Un aumônier des armées, décédé le 15 octobre 1915 (cf. un rapport d’un service de santé de bataillon : « L'ennemi bombarde à gros obus les parages du PC du colonel, et blesse mortellement l'aumônier divisionnaire, M. l'abbé Paradis, qui succombe très rapidement à la rupture de l'artère sous-clavière droite »).

[10] Le médium est celui qui dirige une séance d’hypnotisme ou de « spiritisme », encore très en vogue au début du XXème siècle : il dit pouvoir percevoir des manifestations souvent surnaturelles (communiquer avec l’au-delà, etc.). Il y a fort à parurier, vu le récit de Frédéric B., qu’ici les Poilus, pour s’amuser, caricaturaient une séance de spiritisme pour mieux moquer cette pratique.

[11] D’aéroplane : signifie « avions » et/ou « ballons » de reconnaissance.

[12] Nom de la principale cathédrale de Lyon, dédiée à Notre Dame (Vierge Marie).

[13] Très petite maison

[14] Lieu dans lequel les troupes (les soldats) séjournent.

[15] Endroit où les vivres (nourritures, boissons, etc.) sont conservées.

[16] Prix des cigares bon marché, vendus voire distribués aux Poilus par l’Armée.

[17] Frédéric B. apprend ici que dans 6 jours, il devra changer de cantonnement pour s’établir au niveau des tranchées. En effet, il est l’un de ces « bleus de la classe 1914 », c’est-à-dire des jeunes hommes ayant terminé leur service militaire en 1914 mais n’ayant pas encore connu le feu.

[18] Commune qui jouxte Chuignes et la position de Frédéric B. légèrement au sud-est.

 

Rédigé par Frédéric B.

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