Journal du 8 au 16 novembre 1914 - Derniers jours de conscrit

Publié le 17 Novembre 2014

C'EST AU JOUR DU 8 NOVEMBRE 1914 QUE FREDERIC B. DEBUTA LA TENUE DE SES CARNETS DE GUERRE. IL EST ALORS UN JEUNE CONSCRIT DE 20 ANS, ORIGINAIRE DE LYON, QUI EN TERMINE AVEC SON SERVICE MILITAIRE ET S'APPRETE A DEVOIR REJOINDRE LE FRONT. SES ECRITS SE FONT L'ECHO DE SES ETATS D'AME LEGITIMES QUANT A CETTE EPREUVE QUI S'ANNONCE.

 

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Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 8 au 16 novembre 1914

 

 

Dimanche 8 novembre 1914

Ce soir j’ai dit adieu à ma famille. Le moment décisif arrive : dans deux jours, je suis mobilisable et ce sera le départ pour le front.

Depuis le 14 Septembre je me trouve à Vienne[1] ; je n’y ai pas connu l’ennui un seul instant, les heures ont fui, jour par jour comme l’éclair.

Les Carnets de Guerre de Frédéric B. - Du 17 au 28 novembre 1914

 
La Caserne de Vienne au début du XXème siècle

La Caserne de Vienne au début du XXème siècle

Je me suis fait d’excellents amis : Henri Serve, Paul Besse, sans parler de mes vieux "copains" de Lyon qui m’ont rejoint ici.

Ces deux mois ont été charmants. Le soir, l’on se réunissait, à six heures, pour le Chapelet, dans la Cathédrale Saint-Maurice : ces courts instants consacrés à la prière ont été pour moi un réconfort dans l’asservissement[2] brutal de la caserne.

D’événements importants, point. A l’intérieur, exercice semaine et dimanche. Plusieurs fois, j’ai eu la visite de maman, accompagnée d’Yvonne, Anne-Marie, Julienne , Marie-Rose, Elisabeth et Georges.

Il y a quinze jours, je suis allé à Lyon pour quarante-huit heures. J’ai dit adieu à mes amis, fait le premier pas vers le départ… Au moment de quitter cette maison qui abrita mes vingt ans, j’ai ressenti quelque émotion : la reverrai-je ?… Mais à quoi bon s’arrêter à ces souvenirs ? C’est fini… Il faut être fort : je le serai.

Je saurai accomplir mon devoir avec courage, comme papa aurait voulu que je le remplisse. Il nous a dit, sur son lit de mort : "Ne transigez jamais avec le devoir !"

N’ai-je pas communié ce matin, d’ailleurs ? Dieu a permis que j’obtienne une permission du réveil ; il m’a donc été possible de m’approcher de la Table Sainte, d’y puiser de la force pour l’épreuve que je m’apprête à traverser.

 

 

Lundi 9 novembre 1914

J’ai commencé ma journée avec un courage et un entrain tout nouveaux… Dans deux jours ce sera peut-être le départ.

 

 

Mercredi 11 novembre 1914

J’ai failli partir aujourd’hui. J’étais prêt. Mais j’ai reçu un contrordre. Je transcris ci-dessous le nom de mes camarades élèves caporaux :

Raymond Billard, Planchon, Lamberton, Serrou, Saliou, Roux, Chollat, Rouyre, Senaux, Serveille, Chautemps, Jamet, Soulier, Serve, Besse, Jeune, Leroux, Beysseyre, Roseron, Laplace, Saunal, Souveiran.

A la date du 6 novembre, ont été nommés caporaux Billard, Chautemps, Planchon, Chollat, Jamet, Rouyre.

Sont partis aujourd’hui : Lamberton, Serrou, Roux, Senaux, Serveille, Soulier, Beysseyre, Saunal.

Pauvres amis ! Les reverra-t-on ? Nous avons fêté leur départ et trinqué à leur santé. L’enthousiasme atteignait au délire. La Marseillaise, le Chant du Départ, Coralie, Bamboulo ont été chantés à tue-tête.

A noter, au moment du départ, la conduite des gradés qui nous ont presque "bourrés" et nous ont empêchés d’accompagner les camarades à la gare.

Ce soir la chambrée est triste plusieurs manquent.

Je conserve, en souvenir, une fleur blanche, d’un bouquet que les élèves caporaux se sont partagés.

 

 

Vendredi 13 novembre 1914

Cette fois, j’ai reçu l’avis de mon départ. Ce sera pour dimanche soir ou lundi. J’ai fait un bon dîner au Café Brunier avec Besse, Sogno, Moulin. Je suis gai, plein de courage.

 

 

Samedi 14 novembre 1914

On a passé la soirée à nous équiper sans hâte.

J’ai reçu une lettre de maman, m’annonçant sa visite pour demain. J’ai fait acte de volonté et ai télégraphié : "Pars ce soir. Baisers : lettre suit."

Mon Dieu, je vous offre ce sacrifice pour la France, ma famille, et moi-même. Adoucissez la douleur de ma pauvre mère.

J’ai eu le plaisir de revoir l’ami Serve, sortant de l’hôpital après une rougeole. Quels regrets pour moi de ne pas partir avec lui !

Maintenant que s’accomplit mon sacrifice, je suis tranquille et plein de courage. Je me suis confesse ce soir à Saint-Maurice ; demain je communierai.

Sont désignés pour ce départ les camarades élèves caporaux Jeune, Laplace, Leroux, Descroix.

 

 

Lundi 16 novembre 1914

Café - cinquante minutes d’arrêt en gare de Mâcon[3], sept heures du matin.

La gare de Mâcon au début du XXème siècle

La gare de Mâcon au début du XXème siècle

 

La journée d’hier s’est écoulée avec une rapidité incroyable, dans une fièvre de départ. Le soir, dîner d’adieu avec Serve, Besse, Dufour, chez Brunier, puis café avec les partants chez Colliaud.

… Le clairon sonne le rassemblement. En voiture !… On voit que la suspension des wagons à bestiaux ne laisse rien à désirer… Je suis obligé de m’arrêter : l’on est trop secoué… le train file à toute vapeur, en route vers l’inconnu de demain…

… J’avoue qu’hier, si j’ai manifesté de la joie de partir au feu, joie que cause le sentiment d’un devoir difficile à remplir mais accepté d’avance, au fond de moi-même, j’étais à la tristesse de quitter famille et amis.

Pour me donner du courage, j’ai sauté le mur à dix heures le quartier étant consigné, pour aller à la messe de onze heures, à Saint-André-le-Haut ; j’ai communié et, de suite, me suis senti fort. J’ai eu le plaisir d’emmener deux camarades se confesser, dont un, notamment, que la perspective de partir au feu ramène à ses devoirs religieux.

A seize heures, "fuite" à Vienne. Visite à Saint-Maurice, à la Chapelle du Saint Sacrement, à celle de la Sainte Vierge. Dîners d’adieu dont j’ai parle plus haut. Je dois le dire, par besoin de tranquillité, je n’ai pas voulu manger avec la masse des partants. J’ai préféré souper avec les camarades, les amis plutôt, de la 32e. Je n’ai pu voir Moulin. Sogno retenu, n’a pas pris part à notre repas qui fut presque une réunion de famille.

J’ai fait quelques lettres, dont une pour avertir ma famille de mon départ pour le soir.

Puis café chez Colliaud avec les partants. L’atmosphère, là, était toute différente : une vraie tabagie[4] ! Rentrée à la Caserne au chant de la Marseillaise.

Veillée d’armes avec les camarades Serve, que j’ai chargé d’aller voir ma famille, Besse, Planchon, Billard, etc. L’heure de la séparation approche.

Pourtant, dans la chambrée voisine, quelques partants, pour avoir voulu noyer leur chagrin, se disputent : se griser d’alcool avant le départ n’est pas d’un homme au courage véritable.

Aux parents de mon ami Mouterde, j’ai envoyé une lettre où je leur exprime ma sympathie à l’occasion de la mort de leur fils.

Bulletin de décès de Mouterde, ami de Frédéric B.

Bulletin de décès de Mouterde, ami de Frédéric B.

Une heure du matin… : appel, rassemblement. Départ et adieux aux camarades ! Mon Dieu, qu’il est dur de porter Azor[5] ! Le trajet de la caserne à la gare a été un vrai supplice pour moi.

Reconstitution d'un sac Azor chargé

Reconstitution d'un sac Azor chargé

[1] - Commune de l'Isère

[2] - Etat de dépendance absolue

[3] - Village de Saône et Loire

[4] - Pièce qui est destinée a fumer le tabac

[5] - Sac en toile cirée surnommée As de carreau ou encore Azor (puisqu'il
accompagne le soldat comme le chien suit son maître)

 

 

NOTA - La mise en page, les notes de bas de page et les illustrations du présent billet sont le fruit des recherches des élèves de l'Atelier pédagogique (mis à part, ici, la photographie de la caserne et la copie du bulletin de décès, dus à Bertrand Channac).

Rédigé par Frédéric B.

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